La microsimulation pour prévoir l’évolution démographique

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Plutôt que de simuler l’évolution d’un groupe, la microsimulation émule à l’échelle de l’individu les probabilités que des événements se produisent dans sa vie.
Photo: Ryoji Iwata Unsplash Plutôt que de simuler l’évolution d’un groupe, la microsimulation émule à l’échelle de l’individu les probabilités que des événements se produisent dans sa vie.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le professeur Alain Bélanger a développé une méthode pour anticiper de manière plus fine et plus plausible les effets des politiques publiques sur la démographie : la microsimulation. Celle-ci démontre que trop peu d’efforts sont consacrés à l’intégration des immigrants sur le marché du travail.

Le dicton clame que c’est l’arbre qui cache la forêt. Mais pour mieux anticiper l’évolution de la forêt, ne serait-il pas avisé de prédire la croissance de chaque arbre, selon son espèce, son âge, sa situation par rapport à la lumière du soleil et ses autres caractéristiques ? Alain Bélanger n’étudie pas les forêts, mais c’est avec cette logique qu’il anticipe l’évolution des populations humaines.

Jusqu’au début des années 2000, les projections démographiques se fondaient essentiellement sur seulement deux caractéristiques, le sexe et l’âge, pour prévoir le nombre de naissances, de décès, de migrations et de personnes en emploi dans une population. « On sait par l’analyse démographique ou sociale qu’il y a beaucoup d’autres facteurs qui expliquent pourquoi une femme va avoir un enfant ou pourquoi une personne va migrer d’une province à une autre », soulève le chercheur. Il évoque entre autres l’éducation, la religion ou le pays d’origine, qui peuvent avoir un effet notable sur le taux de fécondité. « Ces éléments, qui influencent les changements démographiques, n’étaient pas pris en compte. »

Répondre aux questions de politiques publiques

Alors qu’il était chef de l’analyse et de la recherche à la Division de la démographie de Statistique Canada, il a commencé à mettre au point une nouvelle méthode pour pallier ces lacunes : la microsimulation. Plutôt que de simuler l’évolution d’un groupe, il simule à l’échelle de l’individu les probabilités que des événements se produisent dans sa vie en raison de ses différentes caractéristiques. Pour chacun d’eux, il prend en compte l’âge et le sexe, mais aussi le lieu de naissance, l’éducation, la religion, l’appartenance à une minorité visible ou non et le niveau de littératie, par exemple. « On peut tenir compte des différences de comportement entre différents groupes de population au niveau individuel », ajoute Alain Bélanger. Un élément non négligeable dans des sociétés où les populations immigrantes deviennent en soi de plus en plus diversifiées et hétérogènes. En simulant ainsi plusieurs parcours de vie, cette approche permet ensuite de brosser des projections plus fines, plus fiables et plus plausibles de l’évolution de la population dans son ensemble.

« Ce modèle de microsimulation permet de répondre à des questions de politiques publiques plus précises que les simples projections démographiques », assure-t-il.

Désormais professeur au Centre Urbanisation, Culture et Société de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), le chercheur continue d’appliquer cette méthode sur des données canadiennes, mais aussi sur celles d’autres pays. Pour un article à paraître dans la revue scientifique Demographic Research, il a effectué des projections pour le Canada, les États-Unis et l’Union européenne de manière à les mettre en parallèle. Selon divers scénarios d’immigration, il a ainsi anticipé l’évolution dans ces pays du pourcentage de la population parlant une autre langue qu’une langue officielle.

Les immigrants, moins actifs

Il a aussi simulé le futur de millions de personnes pour établir le nombre d’années durant lesquelles elles devraient être actives et inactives sur le marché du travail durant l’ensemble de leur vie, et ce, jusqu’à leur mort. Il a ensuite comparé le ratio des personnes immigrantes avec celui des personnes natives de chacun des endroits.

Ce modèle de microsimulation permet de répondre à des questions de politiques publiques plus précises que les simples projections démographiques

Selon cette dernière projection, l’écart se révèle relativement faible aux États-Unis, mais plus marqué au Canada et dans l’Union européenne, où les immigrants passent beaucoup moins de temps actifs en emploi que ceux qui y sont nés. « Ces inégalités s’accumulent tout au long de la vie, observe Alain Bélanger. Puisqu’ils vont participer moins longtemps au marché du travail, les immigrants vont contribuer moins à leur régime de retraite. » Ils se retrouveront ainsi économiquement plus défavorisés une fois arrivés à l’âge de la retraite. Si les gouvernements ne mettent pas en place des programmes pour favoriser davantage l’intégration des nouveaux arrivants sur le marché du travail, il y a un risque de « créer des inégalités plus grandes entre natifs et immigrants », et ce, à long terme, jusqu’au moment où ils seront aînés, prévient M. Bélanger.

Alors que l’immigration est souvent invoquée comme la solution pour pallier la pénurie de main-d’oeuvre ou la baisse de productivité économique anticipée en raison du vieillissement de la population, la société d’accueil risque aussi d’y perdre au change. C’est du moins ce que laissent croire d’autres projections de la population canadienne réalisées par Alain Bélanger grâce à la microsimulation, dont les résultats ont été diffusés en 2013 dans la revue Population Development Review. Ces derniers tendaient à démontrer qu’une meilleure intégration des nouveaux arrivants sur le marché du travail aurait un effet plus prononcé sur le taux global d’activité qu’une hausse des seuils d’immigrations.

Pour une meilleure intégration des immigrants

En effectuant divers scénarios jusqu’en 2031, le chercheur a remarqué qu’une augmentation du nombre de nouveaux arrivants, dans les conditions actuelles d’intégration sur le marché du travail, augmenterait le nombre de personnes en âge de travailler au pays, mais aussi le nombre de personnes inactives sur le marché de l’emploi. En revanche, lorsqu’il maintenait les seuils d’immigration, mais attribuait aux nouveaux arrivants les mêmes probabilités d’être en emploi que les gens nés ici, l’effet sur la proportion de personnes actives sur le marché du travail s’avérait beaucoup plus important. « Hausser ou diminuer les niveaux d’immigration n’a aucun effet sur le taux global d’activité, en déduit-il. Si on suppose en revanche une meilleure intégration des immigrants, la projection montre un effet positif sur le taux global d’activité. »

Le chercheur mène en parallèle plusieurs autres travaux à l’aide de la microsimulation. Il cherche ainsi à prévoir, en se basant sur les résultats du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA), si le niveau de littératie au pays risque de diminuer avec l’immigration et analyse divers scénarios pour déterminer ce qui devrait être fait pour éviter une telle baisse. En parallèle, il tente de déterminer avec divers scénarios comment, dans l’Union européenne, réduire les inégalités en matière d’éducation pourrait prévenir le déclin de la population active. « En Europe, la situation en matière d’immigration est différente de celle du Canada : la population immigrante est généralement moins éduquée que la population native, alors qu’ici, c’est le contraire », signale-t-il.