Inondations: passer de la gestion de crise à la gestion de risque

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Inondation à Lévis en avril 2018. Avec les changements climatiques, ce genre d’événement est voué à se produire plus souvent.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Inondation à Lévis en avril 2018. Avec les changements climatiques, ce genre d’événement est voué à se produire plus souvent.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les inondations constituent l’enjeu majeur lié aux changements climatiques au Canada. Tous désastres naturels confondus, ce sont elles qui coûtent le plus cher et qui monopolisent la plus importante part de l’aide financière accordée aux sinistrés par le gouvernement fédéral. Entrevue avec le responsable d’un nouveau réseau de recherche dirigé par l’UQAM qui se consacre à ces événements.

Philippe Gachon est professeur au Département de géographie de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il vient de prendre la tête du tout nouveau Réseau Inondations intersectoriel du Québec (RIISQ), lancé en décembre dernier et soutenu financièrement par les Fonds de recherche du Québec à raison de 500 000 $ par année sur trois ans. À quelques semaines de l’arrivée du printemps, il nous explique en quoi ce projet, qui fédère 16 établissements universitaires et plus de 30 partenaires — centres de recherche, municipalités, associations, services gouvernementaux, etc. — permettra à terme d’éviter les drames vécus par des milliers de Québécois lors des grandes crues d’avril et de mai 2017.

Risque-t-on de revivre au printemps 2019 les inondations de 2017 ?

Nous avons un hiver particulier. Dans certaines régions du Québec, il y a vraiment beaucoup de neige, à Québec, dans Charlevoix, dans le Bas-Saint-Laurent. Il a fait très froid et les rivières et les lacs sont très glacés. Il y a eu des redoux également. Il y a quelques jours, un embâcle de glace s’est formé sur la rivière des Prairies et certains quartiers de Terrebonne ont bien failli être inondés. Est-ce que cela va mener à des inondations majeures au printemps ? Difficile à dire. Est-ce qu’il va tomber encore beaucoup de neige ? Est-ce que le dégel va être rapide ? Le printemps sera-t-il pluvieux ? Non seulement nous n’avons pas de réponse à ces questions, mais même si nous les avions, nous avons établi très peu de modèles qui nous permettraient de prédire l’ampleur de la catastrophe.

C’est ce à quoi doit s’atteler le RIISQ ?

Le RIISQ est un réseau qui travaille selon trois axes : sciences naturelles, sciences sociales et sciences de la santé. Ça signifie qu’il y a un volet prévention avec l’étude des changements climatiques et de leur impact sur les crues, à travers des modèles hydrologiques. Mais aussi tout un pan plus social qui étudie les conséquences des inondations sur les populations afin d’améliorer l’accompagnement des intervenants et de mieux suivre les victimes, qui souvent souffrent de choc post-traumatique ou développent des problématiques de santé mentale. Il y a des gens qui perdent tout dans les inondations. Leur maison, leurs biens, mais aussi leur possibilité de travailler dans le cas des paysans, par exemple. Les inondations de 2017 ont mené à plusieurs suicides.

Comment explique-t-on que l’on continue à s’installer sur des zones inondables ?

Les changements climatiques font en sorte qu’il y a des endroits à risque qui ne l’étaient pas hier. Aujourd’hui, 80 % des municipalités du Québec pourraient connaître un épisode d’inondation. Or, les cartes de risques n’ont pas été mises à jour depuis bien trop longtemps. Ça devrait être une de leurs priorités. Le Québec vit par ailleurs une croissance démographique, il faut donc construire, et de tout temps, nous nous sommes installés près de cours d’eau sans nous préoccuper de savoir s’il y avait un risque. Il faut aussi tenir compte du fait que la population est vieillissante, donc plus vulnérable. Nos infrastructures sont de plus en plus vétustes, il arrive donc de plus en plus souvent qu’elles lâchent. Il faut prendre le problème dans sa globalité afin de passer d’une démarche de gestion de crise à de la gestion de risque.

L’objectif est d’influer sur les futures politiques publiques…

Nous devons sensibiliser, éduquer, prévenir et préparer l’avenir. Ainsi, les priorités sont de mieux apprécier les risques afin d’améliorer notre système de gouvernance, et ce, à tous les paliers de gouvernement, en développant de meilleurs systèmes d’alerte, d’intervention et de recouvrement, tout en reconstruisant mieux. Pour cela, il faut que, dès qu’un événement intervient, des experts de différents domaines soient sur le terrain pour récolter toute l’information, procéder à des retours d’expérience, et ensuite tirer des leçons. Aujourd’hui, nous n’avons pas tiré les leçons de 2017. On pourrait objecter que c’est trop tôt, mais nous n’avons pas non plus tiré celles des inondations de 2011 dans la Vallée-du-Richelieu. On a reconstruit dans des zones qui sont manifestement inondables.

Le Québec semble être un bien mauvais élève en la matière…

Il n’y a pas assez de concertation. C’est à cette culture du travail en vase clos que le Réseau doit mettre fin. Nous travaillons avec tous les paliers de gouvernement, avec des associations telles que l’Union des municipalités (UMQ) ou encore l’Association de la sécurité civile du Québec (ASCQ), avec toutes les universités. Jusque-là, chacun travaillait dans son coin, d’où un manque d’efficacité. Et puis, il ne faut pas nier non plus qu’il y a un enjeu politique. Québec n’aime jamais trop que le fédéral vienne mettre son nez dans ses prérogatives. Des provinces comme l’Ontario ou le Nouveau-Brunswick, avec lesquelles nous partageons des bassins versants, travaillent plus volontiers avec Environnement Canada, par exemple.

Existe-t-il y a des modèles qui devraient nous inspirer ?

Il y a de belles réalisations en Europe. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas et la France sont très efficaces en matière de vigilance et de surveillance des crues. On peut difficilement comparer avec notre situation à nous, parce qu’il y a là-bas beaucoup moins de neige et que les cycles hydrologiques sont très différents.Mais il y a de quoi s’inspirer, notamment en ce qui concerne la détermination de l’impact d’un phénomène météo. Une même pluie, par exemple, ne va pas avoir les mêmes conséquences selon qu’elle tombe sur un sol gorgé d’eau ou au contraire très sec. Ensuite, le Québec, et même le Canada, aurait de quoi s’inspirer en matière d’assurances. Ici, dans la très grande majorité des cas, les compagnies d’assurance ne couvrent pas les inondations, sous prétexte que les cartes de risques sont désuètes. Le risque est donc porté par les victimes.