Combattre l’âgisme grâce à l’interdépendance

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Les aînés d’aujourd’hui sont à la fois autonomes et interdépendants, selon Guilhème Pérodeau, professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec en Outaouais.
Photo: iStock Les aînés d’aujourd’hui sont à la fois autonomes et interdépendants, selon Guilhème Pérodeau, professeure au Département de psychologie de l’Université du Québec en Outaouais.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

La vieillesse n’est-elle vraiment qu’un naufrage, comme l’écrivait Chateaubriand avant d’être plagié par le général de Gaulle ? Guilhème Pérodeau, professeure au Département de psychoéducation et de psychologie de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), s’inscrit en faux et se révolte contre ce stéréotype. Selon elle, vieillir entraîne certaines vulnérabilités, certes, mais aussi de l’expérience, de la sagesse et de la lenteur.

« On se concentre sur le côté décrépitude de nos aînés, estime-t-elle, mais il y a aussi de bonnes choses qui arrivent avec l’âge. D’autres sociétés l’ont bien compris dans le monde, qui mettent en valeur leurs anciens. Ici, en Amérique du Nord, c’est le règne de l’âgisme. Ça a un lien avec le type de société que nous avons construit, basé sur la performance, la jeunesse, la rapidité. Or, on gagnerait tous à ralentir un peu. »

Comme tous les pays occidentaux, le Québec vieillit. Les baby-boomers, cette génération née au sortir de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’au milieu des années 1960, ont aujourd’hui de 55 à 73 ans. Ils sont nombreux, ils sont plus scolarisés, en meilleure santé que leurs parents et grands-parents. Ils ont grandi dans une société prospère, ont beaucoup consommé, ont pris soin d’eux, sont allés voir des psychologues pour parler de leurs états d’âme, ont beaucoup revendiqué. Certes, certains ont des maladies chroniques, mais dans la plupart des cas ils vivent plus aisément que leurs ascendants et sont plus autonomes. Ce qui ne signifie pas qu’ils n’ont pas besoin des autres…

« Ils sont à la fois autonomes et interdépendants, explique Mme Pérodeau, et cette situation, qui peut paraître au premier abord contradictoire, est très intéressante. Il y a beaucoup de choses qu’ils sont encore capables de faire, ce qui leur permet de demeurer à domicile plus longtemps. Mais en même temps, il ne faut pas nier qu’ils sont de moins en moins forts physiquement. Ils ne doivent donc pas hésiter à demander de l’aide lorsque c’est nécessaire. »

Changer de regard

La professeure ne croit pas que cela soit d’ailleurs un réel problème pour eux, qui, contrairement à leurs parents, ont accepté de parler de leurs difficultés et de leurs faiblesses à leur psychologue, à leur conjoint, à leurs amis.

« Les plus vieux parlaient peu et plusieurs vivent aujourd’hui isolés, incapables qu’ils sont de montrer leur vulnérabilité, note-t-elle. Ce n’est pas le cas des baby-boomers. Mais il faut que toute la société change le regard qu’elle porte sur eux afin que chaque génération puisse être utile aux autres. »

Guilhème Pérodeau prône la mise sur pied d’un partenariat entre les personnes âgées, leur entourage, le réseau de la santé, les services sociaux ainsi que la collectivité. Un partenariat au sein duquel chacun aurait un rôle à jouer, qui regarderait vers l’avenir afin d’anticiper les besoins de cette population vieillissante et de relever les défis cliniques et organisationnels d’envergure qui attendent toute la société. Mais un partenariat qui serait également très ancré dans le présent.

« Les aînés ont le temps de s’arrêter pour réfléchir alors que les plus jeunes sont toujours dans la course, insiste la professeure Pérodeau. Nous sommes à une période de transition. Il va y avoir des choix de société à faire. Je pense notamment, bien sûr à toutes les problématiques liées aux changements climatiques. Les aînés peuvent entrer en action. Et ils le doivent aussi à la nouvelle génération. Ils en ont bien profité, il est temps de redonner. C’est ça, l’interdépendance. Chacun donne à sa mesure. »

Combattre l’âgisme

Les aînés ont plus de temps pour prendre du recul, ils ont également connu autre chose que la société d’hyperconsommation et le capitalisme sauvage dans lequel les plus jeunes sont nés. Ils ont en revanche besoin de plus de soins de santé, qu’on les aide à faire leur épicerie ou à remplir certains papiers. D’autres ne sont pas complètement à l’aise avec les nouvelles technologies alors que les jeunes n’imaginent même pas la vie sans un téléphone intelligent dans la poche. Les aînés peuvent garder les jeunes enfants, les aider dans leurs devoirs, faire du bénévolat. Ils sont encore actifs et ont la possibilité de changer le regard que la société porte sur eux.

« Ainsi, les jeunes générations auront envie de passer du temps avec eux et chacun gagnera à fréquenter l’autre », affirme Guilhème Pérodeau, qui espère qu’ainsi, petit à petit, la société parviendra à combattre l’âgisme.

« Comme le sexisme ou le racisme, l’âgisme est un stéréotype, conclut-elle. Mais, à la différence des autres, ceux qui le prônent seront tous un jour l’objet de leur mépris. D’ailleurs, les personnes âgées qui sont les plus négatives par rapport à leur condition sont celles qui avaient le plus de préjugés vis-à-vis du fait de vieillir. Il y a tout un défi à relever et je crois que nous y parviendrons en acceptant le fait que nous sommes tous interdépendants. »


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Vieillissement, autonomie et interdépendance : une contradiction ? est le titre d’un colloque qui aura lieu le 30 mai prochain à Gatineau dans le cadre du 87e Congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas) hébergé par l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Les professeures Guilhème Pérodeau, Line LeBlanc et Hélène Forget, ainsi que Judith Daoust, du CISSS de l’Outaouais, proposent de réfléchir sur les différentes avenues possibles pour concilier deux aspects de l’autonomie des personnes âgées pouvant apparaître de prime abord comme contradictoires : l’autonomie décisionnelle (indépendance) et l’autonomie relationnelle (interdépendance). Une réflexion d’autant plus pertinente que les changements démographiques actuels font en sorte que la nouvelle génération de personnes âgées est aujourd’hui plus mobilisée que la précédente, et revendique le droit d’exercer son pouvoir d’agir au sein de la société.