Baby-boom: le mythe brisé de la femme féconde

À l’instar des ménages du Québec dans les dernières années du baby-boom, la famille Piper comptait trois enfants au tournant des années 1960.
Photo: Mikan À l’instar des ménages du Québec dans les dernières années du baby-boom, la famille Piper comptait trois enfants au tournant des années 1960.

On a souvent attribué le baby-boom à l’extraordinaire fécondité des femmes de l’époque. Une étude menée par des chercheurs de l’Université Concordia et l’INRS démontre que c’est tout le contraire, car la fécondité diminue au cours du baby-boom. Mais comme la mortalité infantile et juvénile décroît, davantage de femmes atteignent la maturité sexuelle et enfantent. De plus, grâce à un meilleur contexte économique, elles sont plus nombreuses à se marier et elles convolent plus jeunes.

Ce sont ces facteurs jusque-là méconnus qui ont grandement contribué à l’explosion démographique qu’a connue non seulement le Québec, mais la plupart des pays développés, entre la fin des années 1930 et le début des années 1970.

Un véritable paradoxe caractérise le baby-boom, font remarquer les chercheurs d’entrée de jeu. Durant le baby-boom, le nombre de naissances augmente, mais la fécondité des mariages, c’est-à-dire le nombre d’enfants par femme mariée, continue de diminuer.

« La fécondité des femmes au Québec avait déjà commencé à diminuer. Elle était passée de 7 enfants par femmeà la fin du XIXe siècle à 3,5 enfants lorsque le baby-boom s’amorce », précise la chercheuse de l’Université Concordia Danielle Gauvreau, première auteure de l’étude publiée dans la revue Population Studies.

« Mais pour qu’il y ait un baby-boom dans de telles conditions, il fallait nécessairement que le nombre de femmesqui enfantent soit proportionnellement plus grand qu’auparavant », ajoute Benoît Laplante, chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), qui est également auteur de l’article.

Diminution de la mortalité

« On s’est aperçu que ce qui a été vraiment déterminant [est la baisse de la mortalité des enfants et des jeunes femmes, ce qui a accru] le nombre de femmes qui survivaient jusqu’à un âge où elles pouvaient se marier et avoir des enfants », souligne M. Laplante.

Les enfants qui naissaient au début du XXe siècle avaient 70 % de chances d’atteindre l’âge de 15 ans, alors que ceux qui voyaient le jour en 1940 avaient 90 % de chances de célébrer leur 15e anniversaire, soit un âge à partir duquel on commence à penser au mariage, relate Mme Gauvreau.


La mortalité a en effet diminué dans tous les pays développés au cours des premières décennies du XXe siècle, principalement la mortalité infantile causée par les maladies infectieuses.

« Cette baisse résultait dans un premier temps d’une série de mesures d’hygiène publique qui ont été instaurées à la fin du XIXe siècle, quand on commence à comprendre qu’une partie de la mortalité est due à la propagation de maladies infectieuses, notamment par la contamination de l’eau potable. L’installation de réseaux d’égout et d’aqueduc dans les villes a ainsi contribué à réduire la mortalité », fait remarquer M. Laplante.

Également, la mise en place de mesures de santé publique, telles que la pasteurisation du lait et la vaccination dans les années 1910 et 1920, et plus tard le recours aux antibiotiques ainsi qu’aux transfusions sanguines, aura un impact important sur le baby-boom, car elles diminueront la mortalité des femmes en couches et des nouveau-nés.

Augmentation de la nuptialité

Le second facteur ayant le plus contribué à l’augmentation totale des naissances est le fait que plus de femmes se marient et qu’elles le font plus jeunes.

« De moins en moins de femmes font voeu de chasteté pour devenir religieuses et des changements de comportement font leur apparition », affirme M. Laplante.

« Dans des pays comme le Canada, la guerre a favorisé un essor économique qui a fourni les conditions propices au mariage à un jeune âge. Les jeunes ont désormais des occasions d’emploi qui leur permettent de faire vivre une famille. C’est aussi le début de l’État-providence, un certain soutien financier est accordé aux familles. Tout cela facilite et encourage le mariage. De plus, l’attrait pour les vocations religieuses s’estompe et les aspirations des jeunes changent. Les jeunes espèrent se réaliser à travers le mariage. Même les femmes éduquées aspirent à se marier et à avoir des enfants, car la compatibilité entre éducation et vie de famille s’accroît », indique Mme Gauvreau.

M. Laplante souligne le fait que « davantage de couples se forment lorsque les conditions économiques permettent de fonder une famille, de payer un loyer ou de s’acheter une maison ». « Pendant la Grande Dépression qui débute en 1929 et se poursuit jusqu’à la fin des années 1930, les gens retardaient la formation des ménages parce qu’ils n’avaient pas d’argent », rappelle-t-il.

Il ajoute qu’« à la fin de la Seconde Guerre mondiale, des mesures de politiques publiques ont été mises en place pour faciliter la réintégration des soldats à la vie civile. On leur accorde une solde et un prêt hypothécaire à un taux avantageux, ce qui leur permettait d’acheter une maison et de fonder une famille, ou encore on leur paie des études universitaires, ce qui a favorisé la formation des ménages dans des conditions économiques favorables ».

Durant le baby-boom, on se marie plus jeune parce que compte tenu « du fait que le niveau de vie augmente de façon générale, les enfants peuvent quitter la famille à un plus jeune âge, car ils ont la possibilité de trouver un emploi susceptible de leur permettre de s’établir. Les jeunes ont peut-être aussi le désir d’avoir accès à la sexualité parce que c’est interdit en dehors des liens du mariage. Le développement économique ainsi que des changements culturels et sociaux modifient les aspirations des jeunes », soutient Mme Gauvreau.

L’immigration

L’immigration a également contribué, bien que de façon plus modeste, à l’important baby-boom survenu au Canada. « Cela concorde avec le fait que des pays comme les États-Unis, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, qui sont les pays, avec le Canada, qui ont connu les plus gros baby-booms, ont accueilli davantage d’immigrants dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale », fait remarquer Mme Gauvreau.

La baisse de la fécondité qui a été observée au Québec, comme dans tous les pays développés, serait, selon M. Laplante, « liée, à partir de la fin du XIXe siècle, à l’industrialisation, qui entraîne un changement profond de la structure de l’économie du pays.

Précédemment, jusqu’à 90 % de la population vivait de l’agriculture, les gens étaient propriétaires de leur petite exploitation.

Ce contexte ne nuisait aucunement aux familles nombreuses, car les exploitations agricoles permettaient de se nourrir et les enfants participaient à l’exploitation.

Ce modèle disparaît toutefois avec l’industrialisation, qui implique la vie en ville, où la famille n’est plus propriétaire, mais locataire, et doit acheter sa nourriture. Les couples veulent donc moins d’enfants parce qu’ils ne peuvent pas les nourrir », avance-t-il.

Microsimulation démographique

Les chercheurs ont découvert l’importance de facteurs tels que la baisse de la mortalité, l’augmentation de la nuptialité et celle de l’immigration dansl’explosion démographique du baby-boom grâce à la microsimulation démographique, qui est une technique permettant de faire des projections démographiques.

« On s’est placés au tournant du XXe siècle, en 1896, et on s’est demandé ce qui serait arrivé si la mortalité avait évolué différemment. On a ainsi fait des projections, sauf qu’on connaissait le résultat ! On a comparé les résultats hypothétiques obtenus lors de projections démographiques générées par nos modèles statistiques à ceux qu’on a observés dans l’histoire », explique Mme Gauvreau.

7 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 10 janvier 2019 03 h 44

    Revanche des berceaux

    Ce n'est ce qu'on a appelé la revanche des berceaux? Alors les enfants du Québec ont cessé de mourir comme une bande de caves, comme nous incitait Claude Péloquin (supposément).

  • Jacques Morissette - Abonné 10 janvier 2019 05 h 10

    La fécondité chez l'être humain, est-ce biologique, sociologique ou le mélange un peu des deux?

    Je ne sais pas si les auteurs en ont parlé dans cette recherche. Je ne vois rien qui relie l'explosion démographique avec la religion? Vous dites partout dans le monde, d'accord la religion n'y est peut-être pas pour quelque chose partout dans le monde. Mais les deux guerres mondiales et les morts ont pobablement contribué aussi à l'explosion démographique. Il y avait aussi les familles agricoles qui avaient besoin de la main-d'oeuvre, entre autres au Québec. D'un point de vue culturel, l'être humain se fait toujours à l'idée qui peut changer, dépendant des besoins à combler dans son quotidien. Quand ça fait son affaire. Par exemple, l'industrialisation, les auteurs en parlent, et les besoins en main-d'oeuvre. La fécondité chez l'être humain, est-ce biologique, sociologique ou le mélange un peu des deux, dépendant de la représentation qu'il s'en fait?

  • Louis-Marie Poissant - Abonnée 10 janvier 2019 05 h 25

    Très bon article, merci.

    Tour d'horizon complet. Contre intuitif. Faudra nuancer les discours!

  • Lise Tremblay - Abonnée 10 janvier 2019 08 h 14

    Ce mythe dont on parle ici n'est pas lié au baby-boom..

    La version papier du Devoir d'aujourd'hui titre "Le baby-boom expliqué autrement" mais c'est qu'il n'y a jamais eu de mythe liant une femme particulièrement féconde et le baby-boom. La femme féconde canadienne française origine de bien avant et ce n'était pas un mythe. Quel curieux article qui nous dit ce que nous savons déjà depuis plus de soixante-dix années mais surtout, qu'est-ce que cette recherche de Concordia nous apprend aujourd'hui? La fin du texte nous l'explique probablement: les chercheurs auraient réussi à démontrer par des projections démographiques ce qui était su depuis toujours d'un point de vue culturel, sociologique et médical.
    J'ai 71 ans et jamais, de toute ma vie, il n'a été question d'expliquer autrement le phénomène des baby-boomers : les mesures médicales et de santé publique, l'essor économique et la confiance en l'avenir, la fin de la guerre et les mariages en grand nombre, l'accueil des victimes de cette guerre.

  • Serge Pelletier - Abonné 10 janvier 2019 11 h 23

    Que de souvenirs maintenant qui sont effacés...

    Oui, et il faut ajouter plusieurs autres faits. Avant la guerre de 1939-1945, (et celle de 1914-1918 qui a établi un embryon de sécurité sociale) il n'y avait pas de sécurité sociale comme l'on entend aujourd'hui: les pauvres souffraient sans soin, les riches n'étaient guère mieux. Il n'existait qu'une gamme fort réduite de médicaments efficaces - et ils devaient servir à tout. Avant l'on ne connaissait pas les antibiotiques et on mourait de vérole, de turberculose, et de que sais-je.

    Avant l'on parlait, comme Balzac ou Dickens le faisaient, de jeunes héritiers dans les trente années... Mère décédant en couche, père par "maladie d'usure" due à la survivance. Aujourd'hui, c'est plutôt fort longtemps après la trentaine que l'on peut parler d'héritier...

    Les maladies dites enfantiles faisaient des ravages... et plus souvent qu'autrement des décès. Au mieux, des enfants marqués à vie par la poliomyélite... Jean Chrétien en porte la marque...

    Tous semblent oublier que l'hygiène à fait des progrès comme pratique généralisée bien après les années 1950... Visitez les logements des quartiers dits de "maisons de compagnies" dans St-Henri, dans Hochelaga-Maisonneuve, dans le bas de ville de QC-Ville... les salles de bain y sont, pour le mieux, très rustiques.

    Les "curés" ont créé un mythe des "grosses familles" pour tous. Mythe qui a été entretenu par le système éducatif... sous les dictats de ces mêmes curés. Le monde "universitaire" ne voulait pas être en contradiction avec les dictats des curés (ils étaient les "boss" là aussi) se calvaudait à qui mieux mieux dans les biais de confirmation...