Publications - La revue en ligne qui fait trembler les payantes

Elle n'a que six mois mais elle s'est déjà forgé une solide réputation. La revue PLoS Biology fait désormais partie du club très fermé des «grandes» revues scientifiques. Avec une particularité, dans un univers où les abonnements annuels dépassent parfois les 10 000 euros (environ 16 000 $CAN): son contenu est libre d'accès via Internet. Dans le monde académique, les partisans de la diffusion gratuite du savoir proposent de substituer le principe du «publieur-payeur» à celui du «lecteur-payeur». Succès grandissant.

Quasi inconnue

Quand il s'agit de publier les travaux des scientifiques, les éditeurs se bousculent au portillon. Plusieurs dizaines de milliers de revues émanent de sociétés savantes — sans but lucratif — ou d'éditeurs privés. Avec de jolis profits à la clé, même si les éditeurs se gardent bien de les rendre publics. Un dispositif qui, dès qu'il s'agit de recherches financées par des fonds publics, entretient un drôle de paradoxe, que l'OCDE avait souligné dans une déclaration solennelle en janvier: le contribuable finance les travaux, supporte le coût de publication et paie une troisième fois pour consulter les articles. Les revues comme PLoS Biology proposent de supprimer cette dernière contribution. C'est le labo qui paie la publication, quand son article a été accepté, avec un système de péréquation qui permet d'accorder des ristournes ou la gratuité. Des institutions internationales, comme le CNRS et l'INSERM en France ou l'Académie des sciences en Chine, ont accepté de jouer le jeu. Des fondations comme le Wellcome Trust britannique ou l'Institut pour une société ouverte (OSI), fondé par le financier George Soros, aident à la publication de travaux de scientifiques qui ne peuvent se le permettre.

Signe d'une évolution de fond, PLoS Biology affiche, dans son édition d'avril, plusieurs comptes rendus de travaux qui n'auraient pas détonné dans des revues haut de gamme telles que l'américaine Science, propriété d'une société savante, ou Nature, qui appartient au groupe britannique MacMillan. Ainsi, une étude sur l'évolution inquiétante des maladies dans la faune océanique ou une autre sur 20 000 des 30 000 gènes humains, signée d'une équipe internationale de plusieurs dizaines de scientifiques.

«Les auteurs qui nous envoient leurs travaux savent qu'ils s'adressent à une publication encore quasi inconnue, reconnaît Mark Patterson, éditeur au bureau de PLoS Biology à Londres. Mais ce sont des militants du modèle de libre accès à la diffusion des savoirs. Ils ont fait qu'en quelques mois, PLB est déjà considérée comme une revue de haut niveau.» Le journal a pour lui d'avoir été fondé et soutenu par des scientifiques prestigieux, à commencer par Harold Varmus, Nobel de médecine, qui dirige la Public Library of Science (PLoS). Un soutien qui permet à la revue de viser le haut du panier. «Nous refusons 80 % des travaux qui nous sont soumis, souvent d'une grande qualité», affirme Mark Patterson. La Public Library of Science lancera à l'automne une seconde revue, médicale celle-là, fondée sur les mêmes principes.

L'inquiétude des revues payantes croît d'autant plus que l'aura des revues «libres» vient d'être adoubée par le prestigieux institut Thomson ISI. Un organisme américain qui fait la pluie et le beau temps dans les milieux scientifiques en calculant les indices de citation qui permettent de classer revues et chercheurs. Une enquête comparative montre que les revues en libre accès offrent le même niveau de retombées que leurs homologues payantes. Elle souligne aussi l'ampleur du mouvement «libre» et note qu'un nombre grandissant de revues, parfois anciennes, optent pour ce principe. De quoi troubler la relative quiétude de prestigieuses institutions telle la Royal Society britannique, l'équivalent de l'Académie des sciences en France. Dans un texte publié en mars, elle s'est inquiétée du poids économique du principe «publieur-payeur» sur le financement de la recherche britannique, soulignant que l'accès payant à ses propres revues représente une «injection substantielle d'argent dans la science britannique». Un comble pour une institution dont l'objet est la dissémination la plus large possible de la science made in England.

Objection

Lors d'auditions conduites à la Chambre des lords, Richard Charkin, un responsable de l'hebdomadaire Nature, a expliqué que passer de son modèle économique payant — avec un abonnement pourtant «raisonnable» de 185 euros (296 $CAN) par an — à un modèle gratuit obligerait à facturer aux auteurs entre 15 000 et 45 000 euros (24 000 et 72 000 $CAN environ) par article. Un coût calculé en divisant «les recettes du journal par les mille articles publiés chaque année», a justifié maladroitement Richard Charkin. Il est vrai que Nature emploie aussi une armada de journalistes et de spécialistes de la communication chargés de «vendre» son contenu à la presse grand public. En face, une revue comme PLoS Biology n'emploie que 16 salariés et des bénévoles. Le patron de Blackwell Publishing, qui édite 600 revues scientifiques, a donné un autre visage de cette activité. Robert Campbell concède un «coût» à l'unité de 1900 euros (environ 3050 $CAN) par article — presque 30 fois inférieur à celui de Nature —, y compris un «bénéfice» d'environ 15 %... à multiplier par 115 000 articles publiés par le groupe chaque année! «On peut faire mieux et beaucoup moins cher, corrige Mark Patterson. Nous avons évalué le coût autour de 1200 euros (environ 1900 $CAN) par article, c'est le bon prix pour un journal de haut niveau.» Pour l'éditeur de PLoS Biology, ce principe permet «la transparence dans un univers où règne le flou».

La principale objection faite aux revues en accès libre est la ponction faite sur les finances des laboratoires pour la publication des travaux de leurs chercheurs. «Il ne faut pas oublier que la plupart des revues facturent des frais, a noté Harold Varmus. Et quand elles ne facturent pas un montant à la page, elles font payer les photographies couleur. Mes trois dernières publications m'ont coûté plus de 2400 euros (environ 3800 $CAN) chacune... » D'autres responsables de la PLoS rappellent à leurs détracteurs que «la moitié des auteurs qui publient dans les Annales de l'Académie américaine des sciences paient plus de 500 $ pour que leur article soit en libre accès dès publication et non six mois après, comme le prévoient les statuts de la revue». Ils précisent que la revue accorde rabais et gratuité «sans poser de questions» tout en garantissant aux chercheurs que les juges appelés à évaluer les articles avant publication n'en sauront rien.