Le contre-coup des catastrophes naturelles

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Des champs ont été ravagés par un orage violent à Napierville, en août 2017.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Des champs ont été ravagés par un orage violent à Napierville, en août 2017.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Si les conséquences économiques et environnementales des changements climatiques sont relativement bien documentées et très médiatisées, lorsque survient une catastrophe naturelle notamment, on s’attarde généralement moins sur les conséquences psychologiques. Pourtant, les populations touchées par les sécheresses, les ouragans et autres inondations à répétition développent des pathologies psychologiques qui peuvent parfois mener au suicide.

Stress, dépression, choc post-traumatique, et même parfois suicide… les conséquences des catastrophes naturelles sur les humains ne sont pas à prendre à la légère, constatent les chercheurs.

« Ce sont des gens qui, du jour au lendemain, perdent tout, explique Philippe Gachon, professeur au Département de géographie de l’UQAM et spécialiste du risque climatique. Des gens qui parfois un, deux, trois ou cinq ans plus tard, n’ont toujours pas récupéré leur maison. Des gens qui ont aussi des deuils à faire parfois. Et qui ne trouvent pas toujours le soutien adéquat au moment où ils en auraient besoin. »

Les conséquences psychologiques des changements climatiques sont donc énormes. Énormes dans les pays en voie de développement parce que l’appareil d’État n’est pas assez puissant pour apporter toute l’aide nécessaire. M. Gachon explique ainsi qu’en Afrique, les sécheresses tuent particulièrement parce que les populations sont vulnérables et peu mobiles et qu’elles ont peu accès à des denrées qui viendraient de l’extérieur. Il rappelle qu’en Haïti, plus de huit ans après le tremblement de terre, bien des gens vivent encore sous des tentes et n’ont pas accès à l’eau potable. Mais il précise que les conséquences humaines sont considérables dans les pays riches également.

« Il y a souvent moins de morts et de blessés dans les pays développés, mais ce n’est pas une règle absolue, explique-t-il. Regardez ce qui s’est passé en France le mois dernier avec la crue de l’Aude. Quatorze personnes sont mortes. Au Québec, 80 % des municipalités sont susceptibles d’être touchées par des inondations à l’avenir. Les inondations comptent d’ailleurs pour 40 % de toutes les catastrophes naturelles dans le monde. Elles totalisent 75 % des coûts économiques et une grande part des morts et des blessés. »

Des cas de suicide

Avec d’autres collègues de son département, Philippe Gachon étudie les inondations de la vallée de l’Outaouais survenues au printemps 2017. Il rappelle que, 18 mois plus tard, nombreux sont ceux qui ne sont pas rentrés chez eux.

« C’est sûr que cela engendre du stress, commente-t-il. Beaucoup de Québécois n’ont que leur maison comme patrimoine et, aujourd’hui, elle ne vaut plus grand-chose. Cela est d’autant plus vrai que les assurances au Canada ne couvrent pas le risque d’inondation. C’est donc au gouvernement d’indemniser. Ça prend du temps et ce n’est souvent pas à la hauteur des dommages réels. »

Plusieurs suicides ont ainsi été constatés parmi les victimes de ces inondations. Philippe Gachon fait d’ailleurs remarquer que les conséquences psychologiques des catastrophes naturelles sont très longues à guérir et que, huit à dix ans après les faits, le stress est parfois encore présent. L’absence de suivi de la part des pouvoirs publics crée un sentiment d’impuissance. Les populations déplacées se retrouvent également en situation de perte de repère.

« Lorsque la catastrophe survient, les sinistrés sont souvent soutenus, mais très vite, ils sont livrés à eux-mêmes ou presque », note-t-il.

Culture du déni

Les médias, les représentants politiques, les services de santé publique sont sur place dans les premiers jours. Une cellule de crise est la plupart du temps mise en place pour soutenir les victimes, les écouter. La solidarité nationale se met en branle. Et puis, chacun retourne à ses occupations, laissant les sinistrés seuls avec leurs problèmes.

« C’est d’autant plus problématique chez les agriculteurs, ajoute M. Gachon. Ils perdent non seulement leur maison, mais aussi leurs terres, à savoir leur gagne-pain. Ils doivent attendre que l’eau se retire. Mais, parfois, le sol a été contaminé par l’inondation, et les séquelles durent pendant des années. »

Cette incertitude engendre du stress, qui peut lui-même produire des problèmes physiques, comme des blessures, notamment chez les personnes âgées, pour qui il est moins facile de gérer le changement.

Et si certains sont capables de résilience face à l’adversité, face à la multiplication des catastrophes et alors que tout porte à croire que cela n’est qu’un début, d’autres vivent dans la peur que cela ne recommence.

« Malgré les alertes cependant, en Amérique du Nord, nous avons encore la culture du déni, fait valoir M. Gachon. On ose encore croire que l’on ne sera pas affecté directement par les changements climatiques. Ça ne permet pas de développer un système de résilience collective. »

Le professeur estime que certains pays européens sont bien plus avancés en la matière et ont mis en place une prévention plus efficace que ce qui se fait de ce côté-ci de l’Atlantique.

« Les populations sont mieux préparées, affirme-t-il. Au Canada, on fait dans la gestion de crise plutôt que dans la gestion du risque. C’est une façon de faire qui n’est pas sans conséquences. »