Génétique - La mission du « généticien citoyen »

Axel Kahn prône la responsabilité sociale des scientifiques. Le directeur de l'Institut Cochin et l'étude des mécanismes de la vie.

Axel Kahn n'avait que 25 ans lorsqu'il a vécu un épisode traumatisant qui a guidé toute sa vie. Au matin du 17 avril 1970, son père a pris un train à Paris avec la ferme intention de se suicider. C'est ce qu'il a fait en sautant du train, laissant derrière lui une lettre destinée à son fils. Curieusement, cette lettre se terminait par l'injonction: «Sois raisonnable et humain»! Alors étudiant à la maîtrise, le jeune Kahn a poursuivi sa formation pour devenir médecin et, surtout, chercheur scientifique de haut niveau.

Déjà, il avait décidé de s'orienter vers une pratique scientifique de la médecine. «Ce qui m'intéressait dès le départ, dit-il, c'était de comprendre les mécanismes de la vie.» Il a par conséquent entrepris de soigner des malades tout en poursuivant des recherches en biochimie. Parallèlement, tout au long de sa carrière, il a réfléchi intensément sur le rôle de la science — particulièrement celui de la génétique — et sur la responsabilité sociale que se doivent d'assumer les scientifiques.

Généticien et citoyen

«La génétique, observe-t-il, de par sa nature et son objet, a toujours été d'une fragilité particulière à la récupération idéologique — les idéologies inégalitaires d'ostracisme, de racisme, de darwinisme social, etc. Par conséquent, quand on est généticien, il me semble important de garder toujours à l'esprit cette fragilité. Il nous faut donc non seulement discuter de ce que nous faisons, mais surtout expliquer la signification de nos découvertes afin de préciser ce qu'elles veulent dire et ce à quoi on ne peut les utiliser...»

Axel Kahn est directeur de l'Institut Cochin de génétique moléculaire ainsi que directeur de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale de France. C'est l'un des deux généticiens de renommée mondiale invités par Roch Denis, le recteur de l'UQAM, dans le cadre du 72e Congrès de l'Acfas.

Pour lui, tout généticien se doit de participer au combat contre tous ceux qui, pour des raisons idéologiques — par exemple le racisme ou l'eugénisme — désirent récupérer la génétique à des fins de négation de l'égale dignité de tous les hommes.

C'est d'ailleurs ce qu'il appelle le «généticien citoyen». «Nous sommes certes des scientifiques, mais également des citoyens, explique-t-il, des citoyens qui avons une information particulière. Nous devons donc non seulement contribuer à fournir les informations nécessaires aux autres citoyens afin qu'ils puissent débattre des problèmes nouveaux qui se posent, mais nous devons aussi participer à ce débat.» Bref, il considère que le généticien citoyen doit toujours veiller à ce que jamais la science ne porte atteinte à la dignité de la personne humaine.

Ce que nous apporte le génie génétique

L'Institut Cochin est un important centre de recherches biomédicales qui réunit 540 personnes réparties en 42 équipes. «Nous travaillons dans le domaine des maladies génétiques, spécifie le directeur. La finalité de nos recherches porte sur la compréhension de la physiologie et des maladies humaines ainsi que sur l'amélioration du traitement de ces maladies.»

Ces chercheurs viennent d'ailleurs de réaliser une importante découverte: l'hormone de régulation du fer dans l'organisme. «Cette hormone contrôle le fer dans l'organisme comme l'insuline le fait pour le sucre», spécifie le chercheur. C'est là une découverte particulièrement importante, dit-il, puisqu'on estime que plusieurs centaines de millions de personnes dans le monde souffrent soit d'un déficit ou, au contraire, d'une surcharge en fer, des anomalies qui peuvent générer de graves troubles de santé.

Le Dr Kahn souligne que cette percée est un bel exemple de la puissance de la génétique puisqu'elle a été réalisée entièrement à l'aide de méthodes génétiques. «Cette découverte devrait déboucher sur des traitements dont bénéficieront, j'imagine dans quelques années, des dizaines de millions de personnes», relate-t-il. Il indique aussi que d'autres équipes de l'Institut Cochin travaillent sur les mécanismes du cancer (notamment du cancer du foie et du gros intestin) ou encore sur la dystrophie musculaire... «Vous voyez que le champ d'investigation de la génétique est très large!»

Immoralité de la science... ou inhumanité de l'homme ?

Poussant toujours plus loin ses réflexions, Axel Kahn considère que tous les scientifiques doivent mener le combat du généticien citoyen. «Ce qui est dangereux, en soi, ce n'est pas la génétique ni même la physique des particules ou toute autre science, dit-il, mais c'est plutôt ce que l'homme en fera!»

En effet, le Dr Kahn considère que la science est globalement «neutre» sur le plan moral; elle n'est ni bonne ni mauvaise. Par contre, le pouvoir technique qui découle des progrès scientifiques entraîne toujours une utilisation ambivalente, bonne ou mauvaise. «Étant donné que les hommes sont libres, dit-il, ils sont toujours libres d'utiliser le pouvoir dont ils disposent au bénéfice ou au détriment de l'humanité. Par conséquent, en ce qui concerne un scientifique, il se doit d'une part de faire la meilleure science possible et, d'autre part, de s'engager dans le débat, voire même dans la lutte, pour que le pouvoir dérivé de la science qu'il a contribué à enrichir soit canalisé au profit de l'humanité, et non pas à son détriment.»

À cette fin, Axel Kahn vient de publier un bel ouvrage de réflexions et de récits: Raisonnable et humain? (Nil éditions, Paris, 2004, 317 pages). «Ce livre est particulier, dit-il, parce qu'il a une touche personnelle. J'y traite de tous les problèmes dont je viens de discuter, mais également à l'aune de l'expérience personnelle douloureuse que j'ai vécue le 17 avril 1970...»

Dans ce livre, l'auteur essaie en effet de comprendre ce que son père a voulu lui dire en analysant toutes les facettes de ce que signifie cette exigence d'être raisonnable et humain. «Un homme peut-il être inhumain?», se demande-t-il (tout en soulignant que, à l'évidence, seuls les hommes peuvent être inhumains!). Et quelle est l'origine de l'inhumanité? Que veut dire la raison chez un homo sapiens? Que veut dire «être déraisonnable»?

Il met en scène la querelle sur l'humanisme: qu'est-ce qu'un homme? comment s'est-il mis à penser? comment la conscience a-t-elle émergé? comment cet homme a-t-il eu la possibilité de s'interroger sur les mécanismes qui ont engendré la vie? a-t-il pu fonder les valeurs morales dans lesquelles il se reconnaît? Puis, après avoir discuté de la spécificité du fait humain et des termes science, progrès et liberté, Kahn analyse quelques cas particuliers, dont le scandale du sang contaminé et l'attitude à avoir, du point de vue génétique, vis-à-vis des enfants handicapés. L'ouvrage se termine par un chapitre consacré à «la manière féminine d'être humain» — «qui me semble particulièrement menacée», laisse-t-il filer — ainsi que par une lettre posthume à son père...

Lundi prochain (le 10 mai), le Dr Kahn reprendra l'un des thèmes de son ouvrage Science, progrès et société dans le cadre de sa conférence à l'Acfas. «Je vais essayer d'expliquer l'émergence de la science, l'idée de progrès et l'optimisme progressiste. Je vais expliquer que le but de la science est de parvenir au vrai, mais qu'elle n'a ni la finalité ni la capacité de déterminer ce qui est bien, c'est-à-dire ce qu'il faut moralement faire. Je vais indiquer que l'homme, à partir du moment où il se revendique comme étant libre, a toujours la possibilité d'utiliser ses pouvoirs dans un sens ou dans un autre, et je mettrai cela en perspective avec quelques questions d'actualité.»

Axel Kahn sera également de retour l'automne prochain, puisqu'il prononcera une conférence le 15 octobre dans le cadre des Belles Soirées de l'Université de Montréal.

«Science, progrès et société»: une conférence publique d'Alex Kahn le lundi 10 mai à 17h30 dans la salle Marie-Gérin-Lajoie.