Joëlle Pineau: imaginer le futur

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Joëlle Pïneau
Photo: Université McGill Joëlle Pïneau

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les algorithmes, Joëlle Pineau est tombée dedans lorsqu’elle était étudiante du côté de l’Ontario. Un mélange de défi et de curiosité, dit-elle. Un goût inné pour la recherche. Vingt ans plus tard, la jeune quarantenaire se retrouve avec la double casquette de chercheuse en sciences informatiques à l’Université McGill, spécialiste de l’apprentissage automatique, et de directrice du laboratoire de recherche en intelligence artificielle mis sur pied par Facebook. Portrait d’une femme de tête dans un monde très largement masculin.

« La technologie issue des recherches que nous menons aujourd’hui va être partout dans nos vies, note Joëlle Pineau. Je ne cherche pas à ce que nous atteignions la parité dans nos laboratoires, mais lorsque l’on est à 10-15 % de femmes comme c’est le cas aujourd’hui, je trouve que cela pose problème. Il manque un point de vue sur le monde. Ce n’est d’ailleurs pas vrai que pour les femmes, mais aussi pour d’autres groupes. La recherche en IA est en très grande majorité développée par des hommes blancs ou d’ascendance asiatique. »

Et pourtant, ajoute-t-elle, il s’agit d’un domaine fascinant. On ne parle pas seulement de programmer des machines, mais bien d’imaginer le futur. Un défi magnifique qui ne lui laisse pas l’occasion de s’ennuyer. Et une carrière très bien rémunérée de laquelle se coupent les jeunes filles.

« La demande est de plus en plus grande et va aller croissant, affirme Mme Pineau. Universités, multinationales, PME, start-up, le choix de carrière sera très grand avec des postes permettant plus ou moins d’autonomie. Dans ce domaine, c’est à chacun de décider où il souhaite mettre son énergie. Je suis maman et j’aime beaucoup cette liberté et cette flexibilité. »

Elle l’a du moins apprécié lorsqu’elle en avait encore l’occasion. Car depuis un an, en effet, elle cumule deux emplois qui, ni l’un ni l’autre, ne peuvent être assumés en dilettante. Chercheuse au Département d’informatique de l’Université McGill depuis 2004, elle est maintenant aussi à la tête du laboratoire en IA de Facebook (FAIR Montréal). À McGill, elle soutient les étudiants à la maîtrise tout en menant ses propres recherches en matière d’apprentissage-machine appliqué à la santé. Du côté de FAIR, elle collabore avec des chercheurs chevronnés sur des projets ambitieux demandant beaucoup de ressources humaines et technologiques, en plus de monter l’équipe et de participer aux décisions stratégiques du laboratoire.

« C’est sûr que c’est pas mal d’heures par semaine, concède-t-elle, ajoutant qu’elle a pu tout de même passer la fin de semaine de l’Action de grâce en famille. J’ai deux employeurs qui souhaitent que la situation fonctionne. Ils font les ajustements nécessaires. »

Ouverture d’esprit

Cette situation est en partie due au manque de main-d’oeuvre dans le domaine de l’intelligence artificielle. Le Québec dispose de quelques spécialistes de renommée internationale, dont fait partie Joëlle Pineau, que tant les universités que les entreprises s’arrachent. Mais le manque se fait surtout aujourd’hui sentir du côté de la main-d’oeuvre opérationnelle, celle susceptible de pouvoir déployer les outils développés dans les laboratoires de recherche, au sein de l’entreprise et de toute la société. De plus en plus de formations de niveau cégep et baccalauréat voient le jour, de la formation continue également. Reste maintenant à y attirer les étudiants.

« Nous recherchons idéalement des profils à l’intersection des mathématiques et de l’informatique, indique la chercheuse. Des gens qui ont la capacité de programmer. Ils doivent aussi être curieux, être de ceux qui posent toujours des questions parce qu’ils veulent comprendre comment les choses fonctionnent. Des gens qui ont aussi une certaine ouverture sur le monde et toutes sortes de bagages. C’est primordial parce que l’IA fait de gros progrès et que le système est sur le point d’être déployé dans toutes les sphères de la société. Nous avons besoin de différentes visions. »

Elle-même n’était d’ailleurs pas forcément destinée au départ à cette carrière. Petite, elle était passionnée par la musique classique et elle a pratiqué le violon au Conservatoire de Gatineau jusqu’à ses 18 ans. Elle aurait même dû continuer à l’université, mais l’idée de pratiquer intensément plusieurs fois par semaine lui a fait rebrousser chemin. L’élève bonne en maths qu’elle était s’est alors tournée vers le génie et la robotique, à l’Université de Waterloo en Ontario tout d’abord, puis dans une des grandes écoles de génie américaines, la Carnegie Mellon University, à Pittsburgh aux États-Unis.

« Mais la musique m’apporte encore beaucoup aujourd’hui, avoue-t-elle. La rigueur dans le travail, le goût de l’effort que l’on développe à un très jeune âge lorsque l’on fait de la musique. Et puis, c’est une ouverture sur le monde aussi. Ce bagage m’amène à côtoyer des gens en dehors de la sphère purement technologique. Je crois que c’est important lorsque l’on a la prétention de développer des outils qui auront un impact sur toute la société. »