Les pieds dans les tourbières de la rivière Romaine

À l’aide de divers instruments, Pierre Taillardat, Camille Girard et Léonie Perrier mesurent la «respiration» de la tourbière. Michelle Garneau, la professeure responsable du projet de recherche, vient à leur rencontre.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À l’aide de divers instruments, Pierre Taillardat, Camille Girard et Léonie Perrier mesurent la «respiration» de la tourbière. Michelle Garneau, la professeure responsable du projet de recherche, vient à leur rencontre.

Les deux pieds dans la mousse végétale et la tête bien à l’abri dans leur filet antimoustique, des chercheurs de l’UQAM passent l’été sur une tourbière au nord de Havre-Saint-Pierre. Leur but ? Percer le mystère de ces vastes territoires marécageux, qui emmagasinent le carbone depuis des milliers d’années.

Leurs travaux permettront d’améliorer les connaissances pour lutter contre les changements climatiques et, de façon très concrète, de savoir combien de gaz à effet de serre (GES) est généré par la construction d’une centrale hydroélectrique.

L’hélicoptère survole la rivière Romaine, encaissée entre les montagnes de la Basse-Côte-Nord. « Vous voyez tout ce territoire sans arbres, avec des mares ? Ce sont les tourbières du bassin versant de la Romaine », explique Michelle Garneau, professeure de biogéographie et chercheuse au centre de recherche Geotop de l’UQAM.

Ici, c’est son terrain de jeu, un vaste territoire où pratiquement personne n’a jamais mis les pieds et qu’elle connaît désormais par coeur.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les tourbières boréales absorbent du carbone depuis plus de 9000 ans.

L’hélicoptère se pose sur la tourbière Bouleau, point de repère ainsi nommé par les chercheurs. Absorbés par leur prise de mesure sur le terrain, c’est à peine si les jeunes chercheurs lèvent les yeux, habitués par le bruit désormais si familier de l’hélicoptère, qui les laisse ici tous les matins et qui revient les chercher chaque soir. C’est la seule façon d’avoir accès à ce lieu isolé, au coeur de la forêt boréale.

Des puits

De près, le sol humide et spongieux couvert de sphaigne multicolore, de lichen, de plantes carnivores, de bleuets et de chicoutai ressemble à du corail. Lorsqu’on débarque de l’hélicoptère, le sol s’enfonce de quelques centimètres sous nos pieds dans un bruit de succion, comme si l’on marchait sur des éponges détrempées.

« Attention où vous marchez, essayez de rester sur le blanc, c’est plus solide. Sur le rouge, vous risquez de caler. Et le vert pâle, c’est le pire, vous pouvez vous enfoncer jusqu’aux cuisses, on l’a appris à nos dépens l’autre jour », prévient Pierre Taillardat, 28 ans, étudiant au postdoctorat à l’UQAM.

Au sol, divers instruments alimentés par des panneaux solaires permettent de mesurer la quantité de carbone et de méthane absorbée et relâchée par la tourbière.

« Les tourbières absorbent davantage de carbone qu’elles n’en relâchent, c’est pour ça qu’on dit que ce sont d’importants puits de carbone », explique la responsable du projet de recherche, Michelle Garneau, qui est également l’une des auteures principales du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

« Elles jouent un rôle extrêmement important dans l’atténuation des GES parce qu’elles pompent le carbone. On parle toujours de la forêt, qui joue ce rôle, mais la forêt, après 200 ou 300 ans, n’a presque plus de fonction d’absorption, alors que la tourbière ici a presque 9000 ans d’accumulation de carbone. »

Hydroélectricité

En plus de documenter la dynamique du carbone dans les tourbières boréales, le travail de ces chercheurs servira également à Hydro-Québec, qui est un partenaire de cet important projet de recherche. En effet, la société d’État finalise la construction d’un vaste complexe de quatre barrages hydroélectriques sur la rivière Romaine et doit, en vertu des traités internationaux, comptabiliser les émissions de GES que cela génère, y compris celles émises par les tourbières ennoyées.

Michelle Garneau donne l’exemple d’un barrage de castor. « Quand le niveau de l’eau monte, tout ce qui était terrestre se retrouve sous l’eau du réservoir. Une fois ennoyée, la tourbière ne fait plus de photosynthèse, la matière organique se décompose et le carbone est relâché dans l’atmosphère. »

Quand le niveau de l’eau monte, tout ce qui était terrestre se retrouve sous l’eau du réservoir. Une fois ennoyée, la tourbière ne fait plus de photosynthèse, la matière organique se décompose et le carbone est relâché dans l’atmosphère

Le terrain choisi par les chercheurs de l’UQAM ne sera pas ennoyé, mais servira de mesure de référence. Les données récoltées à cet endroit seront ensuite comparées à celles mesurées sur les réservoirs puis transposées dans des modélisateurs qui permettront à Hydro-Québec de faire le bilan de carbone de tout le complexe hydroélectrique sur 100 ans en fonction de la superficie de tourbière inondée.

Le projet de recherche bénéficie d’une subvention d’environ 500 000 $ du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada sur trois ans. Hydro-Québec fournit l’équivalent en logistique et en transport.

La chercheuse Michelle Garneau affirme que ce type de projet de recherche serait impossible sans l’appui de la société d’État. Mais elle se défend bien de travailler pour Hydro-Québec ou d’orienter ses données en raison de ce partenariat.

« Ça fait depuis 1999 que j’ai des partenariats avec HQ et je n’ai jamais eu même la moindre allusion à quoi que ce soit. Si c’était arrivé, on n’aurait jamais accepté de travailler avec eux. On a la liberté totale et on jouit d’un appui considérable, car soyons francs, il n’y a aucun organisme subventionnaire qui est capable de payer un hélicoptère pour aller sur le terrain. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Léonie Perrier a construit un petit pont pour maintenir une sonde sous l’eau du ruisseau qui se fraie un chemin de la tourbière jusqu’à la rivière Romaine.

Hydro-Québec y trouve également son compte, affirme Julie Dubé, porte-parole pour la société d’État. « Ça fait plus de 20 ans qu’on fait des recherches sur les gaz à effet de serre en collaboration avec les universités. Dans ce cas-ci, on leur ouvre notre terrain de jeu, on leur facilite la vie avec le transport notamment pour qu’ils puissent venir chercher leurs données et nous, en contrepartie, on a accès à toutes ces données-là qu’on ne serait pas capables d’aller chercher tout seuls. Ça nous permet également d’avoir un autre regard que celui de nos professionnels en environnement chez Hydro-Québec. »

Au fil des recherches, notamment sur la rivière Eastmain, Hydro-Québec a été en mesure de constater que s’il y a des émissions importantes de gaz à effet de serre lors de la mise en eau, celles-ci reviennent à des niveaux naturels après 5 à 10 ans.

Sensibilisation

Les journées sont longues sur la tourbière : il n’y a pas d’ombre et les insectes sont voraces, comme en témoignent les nombreuses piqûres que les chercheurs s’amusent à prendre en photo pour les publier sur les réseaux sociaux comme autant de blessures de guerre. Sans compter les nombreux imprévus, tels que les problèmes d’alimentation électriques, les malfonctionnements ou le bris d’appareil. Mais leur pire ennemi, c’est le mauvais temps qui empêche l’hélicoptère de décoller et les prive d’un précieux temps sur le terrain.

Le soir venu, ils retournent à l’auberge de jeunesse sur le bord du fleuve où ils s’entassent à six dans un petit dortoir, enjambant les batteries qui rechargent un peu partout au sol. Ils cuisinent à tour de rôle et mangent dans la cuisine communautaire, discutant de leurs travaux avec les vacanciers de passage.

« Tous les soirs, nous faisons notre communication scientifique, raconte Pierre Taillardat. On discute de notre projet et tout le monde est intéressé. Ça fait aussi partie de notre recherche, je dirais. Des fois, je me dis qu’on a quasiment plus d’impact quand on explique ce qu’on fait comme ça que lorsqu’on publie nos résultats scientifiques, qui vont rejoindre un petit groupe de chercheurs. »

Comme Michelle Garneau, qui se décrit comme une « missionnaire » pour faire connaître les tourbières, ses étudiants ont de toute évidence la vocation. « En fonction des accords de Paris, il faut qu’à la fin du siècle, chaque pays ait des émissions neutres, explique l’étudiant au postdoctorat. C’est là ma motivation. Il y a différentes technologies, mais moi, mon approche, c’est de dire que si on protège certains écosystèmes plus que d’autres, ça peut contribuer à atteindre cet objectif… Mais encore faut-il avoir des estimations précises. C’est le défi de notre génération. »

La journaliste et le photographe du Devoir ont été transportés aux frais d’Hydro-Québec.