Prévenir les infarctus en traitant les bactéries du microbiome intestinal

Les bactéries de la flore intestinale génèrent de l’OTMA lorsqu’elles digèrent la choline, la lécithine et la carnitine, trois nutriments qui sont particulièrement abondants dans les aliments d’origine animale.
Photo: Jason Kempin Getty Images / AFP Les bactéries de la flore intestinale génèrent de l’OTMA lorsqu’elles digèrent la choline, la lécithine et la carnitine, trois nutriments qui sont particulièrement abondants dans les aliments d’origine animale.

Un nouveau médicament intervenant sur la flore intestinale sans toutefois la détruire permettrait de réduire le risque de crise cardiaque, d’accident vasculaire cérébral (AVC) et de mort, selon une étude publiée le 6 août dans Nature Medicine.

Ce médicament a été conçu pour empêcher les bactéries de l’intestin de produire un composé dénommé oxyde de triméthylamine (OTMA), qui est nocif pour le système cardiovasculaire, mais sans les tuer.

L’équipe du Dr Stanley Hazen, de la Cleveland Clinic en Ohio, qui est à l’origine de cette découverte, a d’abord démontré que les bactéries de la flore intestinale génèrent de l’OTMA lorsqu’elles digèrent la choline, la lécithine et la carnitine, trois nutriments qui sont particulièrement abondants dans les aliments d’origine animale, tels que la viande rouge, le foie, le jaune d’oeuf et les produits laitiers riches en gras.

Ces mêmes chercheurs ont également observé que des taux élevés d’OTMA dans le sang des humains étaient associés à la pathogenèse des maladies cardiovasculaires, telles que la formation de plaques d’athérosclérose, et de ce fait à un risque accru de crise cardiaque, d’AVC et de décès.

Cette observation a ensuite été répliquée par d’autres chercheurs dans diverses populations. Des études animales ont également révélé que l’OTMA accélère le développement des plaques d’athérosclérose.

Les agents antiplaquettaires

Plus récemment, l’équipe du Dr Hazen a pu préciser que des niveaux élevés d’OTMA dans le sang accroissent la réactivité des plaquettes sanguines qui sont ainsi plus enclines à former des caillots, de même que le potentiel de thrombose, soit la formation d’un caillot de sang dans les artères qui pourront alors se retrouver obstruées, une situation qui risque fort d’induire un infarctus du myocarde, un AVC ou même le décès du patient.

Pour cette raison, « le recours aux agents antiplaquettaires — qui empêchent l’agrégation des plaquettes entre elles — est devenu une pierre angulaire du traitement des maladies cardiovasculaires.

L’emploi de ces agents antiplaquettaires est toutefois limité en raison des risques élevés de saignement et d’hémorragie qu’ils entraînent », soulignent les auteurs de l’article.

Dans leur nouvelle publication, les chercheurs de Cleveland affirment avoir conçu une nouvelle famille de composés qui inhibent spécifiquement l’enzyme qui produit l’OTMA dans les bactéries intestinales. Ils indiquent qu’une seule dose de ces inhibiteurs administrée oralement à des animaux réduisait considérablement les niveaux d’OTMA, la réactivité des plaquettes et la formation de thrombose.

« Ces composés agissent comme un cheval de Troie. Ils ont été conçus pour tromper les bactéries qui croient être face à l’abondant nutriment qu’elles digèrent habituellement [car leur structure est semblable à celle de la choline] et qui alors le dévorent. Une fois à l’intérieur de la bactérie, ils enclenchent la réaction enzymatique qui les découpe et génère un composé intermédiaire qui inhibe l’enzyme », explique le Dr Hazen.

Le chercheur précise que « ces composés bloquent spécifiquement cette voie métabolique dans toutes les différentes bactéries qui la possèdent ».

De nouvelles voies

Selon les chercheurs, ces nouveaux composés ont l’avantage de s’accumuler uniquement dans les bactéries intestinales, et de ne pas être absorbés par l’hôte — c’est-à-dire l’humain —, ce qui réduit leur toxicité, ainsi que de ne pas tuer les bactéries qui peuvent ainsi continuer d’offrir leurs bienfaits sur la santé.

« L’intérêt de cette étude réside dans le fait que l’on cible le microbiome comme site thérapeutique pour améliorer le devenir des patients. Généralement, on cible des voies métaboliques humaines, alors que cette fois, on cible des voies métaboliques chez la bactérie de l’intestin. Il s’agit d’un nouveau paradigme. Cette recherche nous laisse entrevoir de nouvelles voies pour traiter les maladies cardiovasculaires avec moins de toxicité parce qu’on cible uniquement les bactéries du tube digestif et non pas l’humain comme tel. C’est une voie qui m’apparaît excitante pour l’avenir », déclare le Dr Jean-Claude Tardif, directeur du Centre de recherche de l’Institut de cardiologie de Montréal.

Bien que l’étude ait été réalisée chez l’animal, le Dr Hazen souligne le fait que « les inhibiteurs que son équipe a découverts inhibaient la production d’OTMA dans des cultures fécales humaines, une observation suggérant qu’ils seront efficaces chez l’humain ».

« Mais nous n’en aurons la preuve que lorsque nous procéderons à des études cliniques », concède-t-il.