Deux fois trop de cerfs sur le mont Saint-Hilaire

Les résidents de la ville de Mont-Saint-Hilaire ont l’habitude de croiser des cerfs dans les rues résidentielles et de protéger leurs jardins contre leur appétit.
Photo: Christian Côté / Réserve naturelle Galt Les résidents de la ville de Mont-Saint-Hilaire ont l’habitude de croiser des cerfs dans les rues résidentielles et de protéger leurs jardins contre leur appétit.

Le Devoir part cet été à la rencontre de chercheurs qui profitent de la belle saison pour mener leurs travaux sur le terrain. Aujourd’hui, la série Grandeur nature s’aventure hors des sentiers battus du mont Saint-Hilaire pour espionner les cerfs qui, nombreux, soumettent à une forte pression cet îlot de nature en Montérégie.

Les feuilles mortes crissent sous nos pieds alors que nous partons, hors sentier, à l’ascension de l’un des versants fermés au public du mont Saint-Hilaire, en Montérégie. Nos semelles rencontrent racines, roches et branches mortes. Mais des fleurs sauvages, de jeunes pousses d’arbres ? Si peu.

La canicule sévit. Rien pour arrêter trois jeunes scientifiques qui ont pour mission d’installer des caméras destinées à espionner les cerfs de Virginie. Ces bêtes charmantes sont les principales suspectes pour expliquer la nudité du sous-bois.

« Quand je m’y promène, ça me rend vraiment triste. Le sous-bois est sec », confie la directrice de la Réserve naturelle Gault et chercheuse à l’Université McGill Virginie Millien. Un dur constat pour cette forêt primaire.

Un survol de la réserve en hélicoptère avec le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a permis de constater que la densité des cerfs atteindrait onze bêtes par kilomètre carré, indique Mme Millien.

Le « Plan de gestion du cerf de Virginie au Québec 2010-2017 » du MFFP précise que « la surutilisation de l’habitat » commence à des densités supérieures à cinq cerfs par kilomètre carré.

« Depuis 1995, la population s’est accrue et se maintient à des niveaux qui engendrent une pression de broutement trop élevée sur l’habitat », précise d’ailleurs ce même rapport à propos de la zone de la Montérégie où se trouve le mont.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le broutage intensif de ces animaux provoque un dénuement du sous-bois.

Les résidents de la ville de Mont-Saint-Hilaire ont l’habitude de croiser des cerfs dans les rues résidentielles et de protéger leurs jardins contre leur appétit.

L’étudiante à la maîtrise à l’Université McGill Frédérique Truchon raconte que le sympathique chevreuil a peu d’ennemis naturels sur la montagne : « Il n’y a pas assez de coyotes pour exercer un contrôle de la population. »

Compter et comprendre

Pour bien comprendre, il faut davantage qu’un décompte à vol d’oiseau.

« Tout le monde dit que les cerfs sont un problème, mais comme scientifique, notre travail, c’est de le quantifier », explique Mme Millien.

Comment y arriver ? C’est là que les caméras entrent en ligne de compte. Saviez-vous qu’un peuplement de cerfs peut se comporter comme un gaz ? À la différence que les molécules sont un peu plus grosses et… poilues !

Les physiciens disposent de formules qui permettent de connaître la densité d’un gaz à partir de la fréquence de collision entre les molécules : plus il y en a, plus elles se rentrent dedans, pour résumer (très) grossièrement.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Frédérique Truchon et Steven Typa installent une des nombreuses caméras qui serviront à dénombrer la population de cerfs sur le mont Saint-Hilaire.

Passant de l’infiniment petit à notre échelle, des scientifiques ont adapté les formules issues de la physique pour estimer la densité animale dans un écosystème. Frédérique Truchon explique comment la fréquence de « collision » entre les cerfs du mont Saint-Hilaire et les caméras qu’elle s’apprête à installer lui permettront de connaître la densité du mammifère sur la montagne.

Mme Millien espère que les images permettront aussi de mieux comprendre le comportement des animaux. Préfèrent-ils le côté public, fréquenté par 350 000 personnes chaque année, ou le côté privé de la montagne ?

Trouver son « cerf intérieur »

Les deux complices de Frédérique Truchon, les stagiaires Alexandra Falla et Steven Typa, la suivent munis d’un GPS qui contient les données de géolocalisation des différents sites d’installation des caméras. Ils ont été choisis au hasard, et couvriront toute la montagne.

L’ascension hors sentier nous mène au sommet, mais aussi au premier « élu » de 180 sites. Au cours des deux prochaines semaines, des milliers de photos s’accumuleront sur la carte mémoire.

Les caméras s’activent lorsqu’elles détectent un mouvement.

« Trouve ton cerf intérieur ! » lance à la blague Frédérique à Alexandra, qui doit « jouer » à l’animal pour vérifier que le dispositif s’enclenche bel et bien.

On ne croise pas de cerfs pendant notre petite expédition. « On les croise beaucoup plus souvent dans les sentiers publics », constate Frédérique Truchon.

Pour mesurer l’effet de leur appétit sur la forêt, les chercheurs compareront également la végétation de petits enclos où les cerfs ne peuvent s’alimenter avec celle du milieu non protégé. Ils vont aussi noter les preuves de broutage.

Et si la conclusion devait être que les cerfs menacent vraiment cette oasis de nature ? « Moi, je serai heureuse de fournir les données, mais après, c’est l’affaire du gouvernement », précise Mme Millien. La chasse et la stérilisation sont parfois des stratégies qui sont adoptées, mais pas question pour la directrice de se prononcer.

En attendant, la population se reproduit. Des faons ont été aperçus, dont l’un a été croqué, tétant sa mère dans une clairière, par l’appareil photo avisé d’un des employés de la réserve, Christian Côté.