Le rôle méconnu de la femme préhistorique

L’art n’était pas l’apanage des hommes. Des études menées sur les empreintes de mains qui ont été retrouvées sur les parois de grottes suggèrent que plusieurs d’entre elles seraient celles de femmes.
Photo: Lionel Bonaventure Agence France-Presse L’art n’était pas l’apanage des hommes. Des études menées sur les empreintes de mains qui ont été retrouvées sur les parois de grottes suggèrent que plusieurs d’entre elles seraient celles de femmes.

Notre version de la préhistoire est principalement masculine. Les hommes ont développé les techniques de taille de la pierre et de la chasse. Les hommes se sont adonnés à des activités artistiques. Les femmes quant à elles sont invisibles, si ce n’est bien sûr qu’elles ont participé activement à la reproduction de l’espèce !

Mais depuis 2003, la philosophe et historienne des sciences Claudine Cohen s’applique à réhabiliter le rôle stratégique des femmes avant l’invention de l’écriture.

Les plus récentes découvertes de son enquête sont rassemblées dans un ouvrage intitulé Femmes de la préhistoire, publié aux éditions Belin. Mme Cohen, qui est directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, est de passage à Montréal pour donner une conférence à ce sujet au Coeur des sciences de l’UQAM, jeudi 19 avril, à 18 h 00.

En entrevue, Mme Cohen rappelle que les outils taillés dans la pierre, dans des bois d’animaux, dans de l’ivoire, voire les productions artistiques, qui constituent l’essentiel de ce qui nous reste de la préhistoire, ont tout naturellement été attribués à des hommes.

« On parlait essentiellement de l’action masculine, de l’homme qui taille les outils, qui chasse, qui crée, qui invente des armes. Dans les années 1950 à 1960, les préhistoriens ont construit et formalisé ce modèle de l’homme chasseur qui revenait à dire que toutes les avancées de l’humanité découlaient de la chasse [et donc de l’homme] parce que la chasse oblige à créer des outils, à développer l’intelligence manuelle et intellectuelle, à traquer le gibier et donc à faire preuve de ruse, voire à s’organiser socialement pour chasser et pour partager le butin. Et quand l’homme revenait au foyer, il rapportait la viande à la femme et la troquait contre ses faveurs sexuelles. »

Approche féminine

Heureusement, l’émergence des mouvements féministes aux États-Unis dans les années 1960 a permis à des femmes, comme Adrienne Zihlman et Sally Slocum, d’accéder aux professions d’anthropologue et de préhistorienne, lesquelles se sont élevées contre ce modèle stéréotypé et réducteur et se sont intéressées aux activités que pouvaient pratiquer les femmes préhistoriques.

Selon Mme Cohen, il est évident que les femmes pouvaient aussi se livrer à des activités de chasse.

« Même si elles ne tuaient pas le gibier, elles pouvaient jouer le rôle de rabatteuse pour faire sortir le gibier et le traquer, elles pouvaient ramasser les animaux morts », avance-t-elle, « car ce genre d’activités est pratiqué par les femmes des sociétés actuelles de chasseurs-cueilleurs qui ont un mode de subsistance comparable à celui des hommes préhistoriques ».

Dans ces mêmes sociétés, les femmes consacrent une grande part de leur temps à la cueillette, ajoute-t-elle. Elles entretiennent une relation très étroite avec la flore, en témoigne leur grande connaissance des plantes comestibles, de celles dotées de vertus médicinales et de celles pouvant servir au tissage ainsi qu’à la fabrication de cordes et de paniers, objets essentiels pour une multitude de tâches.

« Les femmes contribuent pour une très grande part à la subsistance du groupe par tous les petits animaux, oeufs, coquillages et plantes qu’elles ramassent. La grande chasse existe aussi, et les femmes n’en sont pas forcément exclues, mais elle ne correspond qu’à 30 % de la subsistance. Ce qui ne signifie pas pour autant que les femmes sont valorisées, mais elles jouent un rôle très important dans ces sociétés préhistoriques », précise-t-elle, allant jusqu’à dire que « si ce sont en effet les femmes qui cueillent les plantes, on peut imaginer que ce sont elles qui sont à l’origine de l’invention de l’agriculture ».

Contribution des femmes

La science de la préhistoire expérimentale, qui consiste notamment à expérimenter la taille de la pierre dans le but de fabriquer des outils, a permis de confirmer que les femmes pouvaient certainement le faire aussi bien que les hommes puisque « cette activité nécessitait davantage d’habileté manuelle et d’intelligence que de la force pure ».

« Parmi les outils qu’on a pu trouver, il y en a beaucoup qui ont été faits pour leur propre usage, soit pour couper des végétaux, pour fabriquer des objets et même pour sculpter des amulettes », croit Mme Cohen.

« Cette idée reçue que la femme préhistorique était affligée d’une abondante marmaille est peut-être à revoir dans la mesure où on sait, en se fondant sur les études ethnographiques qui ont été faites sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs actuelles, que les femmes ne peuvent porter plusieurs enfants avec elles lorsqu’elles partent à la recherche des plantes dont elles ont besoin, parce que c’est lourd. De ce fait, elles ont un seul enfant en bas âge. Elles savent utiliser l’aménorrhée de lactation pour éviter l’ovulation, ce qui permet d’espacer les naissances d’environ quatre ans », souligne-t-elle.

L’art aussi n’était pas l’apanage des hommes. Des statuettes paléolithiques représentant des femmes enceintes ont vraisemblablement été façonnées par des femmes pour servir d’amulettes destinées à protéger leur grossesse, imagine Mme Cohen. Et des études menées sur les empreintes — positives et négatives — de mains qui ont été retrouvées sur les parois de grottes [notamment à la grotte du Pech Merle] suggèrent que plusieurs d’entre elles seraient celles de femmes en raison des tailles relatives de l’index et de l’annulaire qui sont typiques d’une femme et non d’un homme.

Par ces empreintes, « les femmes ont peut-être apposé une sorte de signature sur certains panneaux qu’elles avaient peints. Ces découvertes ouvrent encore une fois la possibilité de penser autrement, et de pas toujours voir l’artiste comme un homme ! » lance cette chercheuse.

12 commentaires
  • Carmen Fréchette - Inscrite 18 avril 2018 04 h 50

    Jean Auel a écrit sur cela

    Jean Auel (qui es une femme ! ) a écrit une série de très bons romans qui se situe à cette même période... On y apprend le rôle des femmes et la façon dont la société fonctionnait à cet époque, si vous n'avez pas lu ces livresl, je vous les recommande

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 18 avril 2018 12 h 50

      L'an passé,attiré par le titre "Pourquoi j'ai mangé mon père" et la préface de Vercors encouragé fortement par le grand Théodore Monod à la traduction du roman du britannique Roy Lewis paru en 1960. À cette même époque au collège j'avais du, devant mes confrères parler du paléolithique moyen à l'aide du Bergonioux obligatoire(que j'ai toujours) et autres encyclopédies insistant sur les rites mortuaires.
      Lire le roman de Roy Lewis fut un plaisir.
      Mon idée première était de souligner la justesse des commentaires de Messieurs Trottier et Monast.

  • Jean-François Trottier - Abonné 18 avril 2018 07 h 58

    Je ne comprends pas

    Je n'ai jamais eu l'impression que les femmes de la préhistoire avaient joué un rôle moins important que les hommes, au contraire.

    Selon mes lectures, nombreuses mais absolument pas dirigées en ce sens qu'aucune recherche ne me guidait, la majorité des tâches importantes, non pas en utilité mais en reconnaissance à l'intérieur d'un groupe d'Homo Sapiens, incombaient aux femmes.

    Les hommes s'occupaient de la chasse, activité reconnue dangereuse, parce que les femmes étaient trop importantes pour ce faire. Les premières divinités à représentation humaine étaient des femmes, et leur culte revenait à des femmes.

    Homo Sapiens a commencé à prendre des habitudes sédentaires suite aux débuts de l'agriculture, initiée par des femmes.
    J'ai aussi lu que les peintures rupestres de gibier étaient "probablement", mais sans plus, faites par des hommes parce qu'elles servaient à les emplir de forces magiques à la chasse.

    Peut-être n'ai-je pas lu les "bons" livres mais je n'ai jamais décelé de biais décrivant les hommes comme plus ceci ou cela que les femmes.

    Toujours selon mes lectures, les hommes ont pris une place politique importante suite à l'utilisation du cheval, bien utile en agriculture mais qui permettait aussi les rapines, la guerre à grande échelle, la constitution d'une armée et, forcément, la prise du pouvoir. Les divinités mâles ont suivi.

    Je lis depuis 60 ans.

    C'est par mes lectures que je sais jusqu'à quel point les théories qui parlent de la loi du plus fort, prétendûment naturelle, sont faussés, que la vraie histoire se passe en marge des guéguerres, et que l'entraide est la toute première caractéristique des humains, ce en quoi ils ne diffèrent pas des autres animaux.

    Quant à la fable des hommes qui auraient tout fait, j'ai la vague impression qu'elle vient tout juste de naître sous la plume de Mme Cohen.

    Désolé.

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 avril 2018 22 h 11

      Je partage la même impression que vous, monsieur Trottier.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 avril 2018 08 h 33

    Que voilà...

    une avancée dans l'Histoire qui était sûrement connue de tout ce beau Monde des spécialistes de la pré-histoire mais que d'aucuns n'osaient révéler de crainte que "bobonne" ne laisse ses fourneaux et ....la pratique de jambes en l'air sur commande...."because" la postérité.
    Serait-il possible que Mme Claudine Cohen puisse venir partager...avec nous, en région (où nous avons de mini-universités du savoir) un savoir et une réalité qui ont sûrement fait l'objet de recherches exhaustives de la part de puissants lobbys masculins et religieux pendant des siècles avant d'être "lachés"...comme du bon pain béni dans l'arêne publique ...dans la foulée des ASHTAG populaires et récents du XXI siècle...
    Voilà qui aidera certainement la "sainte parité" à atteindre son but... sans jamais y arriver...et pourquoi? Parce que c'est encore un "projet à l'étude", (de nos grands savants des mondes politique et économique , grands pourvoyeurs devant l'Éternel de pìèces trébuchantes et sonnantes) et que les "projets à l'étude" ...bof, ça prend du temps ..parfois ça peut perdurer jusqu'à la pré-histoire....oups...post-histoire.
    Je raille, j'ironise et je suis cynique...mais que ça fait du bien. Merci à Claudine Cohen.

    • Joanne Mineault - Abonné 18 avril 2018 12 h 54

      Monsieur Trottier, Contraitement à vous, je vois beaucoup de biais dans les livres sur la préhistoire. Peut-être est-ce parce que nous n'avons pas le même point de vue (je suis une femme). Je lis dans Jean Auel, puisque son nom a été évoqué plus haut, qu'elle offre une vision des femmes beaucoup plus égalitaires de l'homme. J'y ai surtout vu des anachronismes...Ce que cette chercheure avance est plutôt qu'on parle constamment des hommes de la préhistoire sans se donner la peine d'y mettre un "h" majuscule. Alors de facto, ceci exclue plus de 50 % de la population. La vision patriarcale que nous avons de l'histoire est désolante. Je vous conseille de lire Micheline Dumont à cet effet, c'est très éclairant.

    • Jean-François Trottier - Abonné 18 avril 2018 18 h 04

      Mme Mineault,
      quoique vous me répondiez sous la réaction de Mme Sévigny (erreur de clic je suppose), je préfère vous répondrepour raison de rigueur.

      Je ne fais de procès à personne.

      Je m'étonne d'abord. Ensuite je dis ce que j'ai toujours pris pour acquis, depuis des dizaines d'années, ce qui n'est pas rien.

      Si la seule question est d'avoir utilisé ou pas une majuscule, j'ai la vague impression que nous nous lançons dans un débat tout aussi intéressant que le sexe des anges qui a tant occupé nos doctes exégètes des siècles passés.

      Si je comprends bien vos propos, il appartient aux hommes de voir dans le mot "homme" l'humanité, et aux femmes d'analyser longuement une minuscule.

      Je veux bien croire que le h minuscule est un biais insupportable en autant que l'on reconnaisse clairement qu'une novlangue a remplacé le français,novlangue que Mme Yourcenar ne reconnaîtrait pas.
      Restera ensuite à démontrer cetautre biais qu'est l'omission de tous ceux qui refusent d'êtres rangé d'office selon leur sexe.
      Réécrivons la préhistoire en la dégenrant. ioupi.

      Puis on arguera que les animaux, ayant offert leur viande à manger, leur peau comme vêtements et leurs os pour outils, doivent être mieux "honorés" au sein de cette ode à la grandeur de l'évolution, Faudrait composer un hymne pour aller avec.

      La préhistoire n'est pas une séance d'école ou l'on s'applaudit à qui mieux mieux que je sache.

      On a voulu faire du darwinisme un racisme en inventant que les humains étaient plus ou moins évolués.
      Voulu faire croire que le capitalisme découlait de lois "naturelles".
      Il y a peu une histoire télévisée du Canada présentait les français comme des demi-sauvages à civiliser.

      Il me semble qu'il y a déjà assez de thèses basées sur des caricatures de pensée pour ne pas avoir chercher des minuscules pour critiquer.

  • Brian Monast - Abonné 18 avril 2018 09 h 33

    Bravo Monsieur Trottier, et merci

    Vous dites avec intelligence et instruction ce que je dis avec mes tripes plus qu’avec mes lumières :

    « Et quand l’homme revenait au foyer, il rapportait la viande à la femme et la troquait contre ses faveurs sexuelles. Heureusement, », il y eut les féministes, « lesquelles se sont élevées contre ce modèle stéréotypé et réducteur [...] ».

    Mais de qui ce tableau est-il réducteur ? De la femme ou de l’homme ? S’il ne l’est pas autant de l’un et de l’autre, ça doit être que je ne sais pas lire.

    Puis, il y a le tableau du tableau. À quel point cette caractérisation de l’anthropologie pré-féministe correspond-il à la réalité ? Les anthropologues étaient-ils toujours assez idiots pour minoriser le rôle de la femme dans les sociétés humaines ? L’expression « société matriarcale » ne date pas d’hier, à ce que je sache.

    Et encore : « Selon Mme Cohen, il est évident que les femmes pouvaient aussi se livrer à des activités de chasse. » Comme s’il fallait que les femmes aient participé à ces activités-là pour que l’importance de leur rôle soit reconnue !

    À chacun ses stéréotypes.

    Qu’on délinée avec plus de netteté le rôle que les femmes ont pu jouer dans l’histoire, parce que leurs activités pouvait laisser moins de trace, ou qu’on « rappelle » que, de qui nous reste, une bonne partie peut être aussi attribuée aux femmes, c’est une bonne chose.

    Mais qu’on attribue le reste à cette brute qui la traînait dans sa tanière pour en tirer profit...

  • Alain Giguère - Inscrit 18 avril 2018 10 h 32

    Basé sur la science...

    Ce que je comprends dans cet article, c’est qu’il y a beaucoup de suppositions et pas assez de preuve scientifique pour affirmer avec certitude quelle était la nature de la relation homme-femme à cette époque. Peut-être serions-nous surpris, état donné la précarité de leur existence, que les rôles de chacun étaient bien établis, répartis logiquement pour la survie et que chacun y trouvait son compte. Ce qui ne veut pas dire que nous serions d’accord avec le status quo de leur quotidien.