L’épique combat d’Hubert Reeves pour la biodiversité

«Aujourd’hui, ce n’est pas la civilisation qui est en péril, c’est l’avenir de l’humanité», soutient l'astrophysicien Hubert Reeves.
Photo: MAISON 4:3 «Aujourd’hui, ce n’est pas la civilisation qui est en péril, c’est l’avenir de l’humanité», soutient l'astrophysicien Hubert Reeves.

Devant le péril qui menace l’humanité, Hubert Reeves appelle à dire non, et se battre avec l’obstination d’un enfant.

« Les décisions qui vont être prises ces années-ci vont influencer le cours de la vie humaine pendant des milliers d’années. »

C’est l’astrophysicien Hubert Reeves qui le pense et le dit : l’heure est critique si l’on veut sauver la planète du sort que l’humanité lui concocte à grands coups de gaz à effet de serre et de pompage de ressources naturelles. Critique… mais pas sans espoir.

« On est dans un combat épique entre deux forces, expose-t-il à la fin du documentaire La Terre vue du coeur : une force de destruction et de détérioration, puis une force de restauration. Et les deux courants croissent. » « Personne n’a la moindre idée de ce que sera cette planète dans 50 ans », ajoute Reeves. Mais dans ces circonstances, une seule attitude est possible : lutter, croit celui dont le regard sur la question a gagné en optimisme au fil des ans.

Le légendaire scientifique à la barbe blanche établit ailleurs dans le film de Iolande Cadrin-Rossignol un parallèle entre la situation actuelle et celle prévalant durant la Deuxième Guerre mondiale.

Le mouvement nazi faisait alors craindre la disparition de la civilisation, rappelle-t-il. « Cependant, une personne a dit non — Churchill. Il a dit : “On va défendre la civilisation jusqu’au bout. On va être obstinés comme des enfants.” Et à partir de son courage, les choses ont progressivement évolué et on a pu sauver la civilisation. »

« Aujourd’hui, ce n’est pas la civilisation qui est en péril, c’est l’avenir de l’humanité, soutient Reeves. Mais il faut une attitude analogue à celle de Churchill : il faut dire non, nous allons nous battre. »

Ces constats — et ce requiem — traversent le film de Cadrin-Rossignol, qui travaille pour la troisième fois avec Hubert Reeves. Sorte de grand plaidoyer pour la sauvegarde de la biodiversité terrestre, La Terre vue du coeur aborde des thèmes connus (la sixième extinction provoquée par l’être humain, les ravages infligés à la planète, l’interdépendance des êtres vivants…) en visant un triple objectif : faire comprendre la menace ; illustrer la prodigieuse beauté de la biodiversité terrestre et océanique ; et susciter des envies d’action.

On pourrait ainsi l’inscrire dans la mouvance du documentaire français Demain, qui a connu beaucoup de succès il y a deux ans. Le traitement est différent, mais le ton (dans les deux cas, on s’adresse à un public qui ne suit pas le dossier au jour le jour) et le message fondamental — des actions positives sont possibles — se ressemblent passablement.

« On ne voulait pas un film exaspérant ou accablant, disait la réalisatrice mercredi en entrevue. Beaucoup de films sur le sujet disent que c’est épouvantable. La réalité est que la situation est urgente, oui, mais aussi qu’il faut agir. Et on a voulu que les gens sortent du film avec le pouvoir de changer les choses, peu importe qui ils sont. »

Des énergies partout

Le documentaire est construit autour des interventions et observations d’Hubert Reeves, filmé dans sa ferme en Bourgogne. Mais autour de ce pivot, d’autres scientifiques, auteurs, avocats, philosophes ou militants font oeuvre de pédagogie en démontrant ce qui ne fonctionne pas, mais aussi quelles solutions existent pour renverser la vapeur.

On croise ainsi une exploratrice américaine des eaux profondes, une botaniste autochtone américaine, l’écrivain et sociologue français Frédéric Lenoir, le directeur du Jardin botanique de Montréal, une spécialiste de l’intelligence animale, etc. « Des spécialistes, mais aussi des gens engagés », note Iolande Cadrin-Rossignol.

« Il y a des gens partout, des énergies, des consciences qui font bouger les choses », dit Lenoir dans le film. Il transmet le message qu’il faut « passer à une logique de qualité plutôt que de quantité : ne pas considérer la planète comme un objet qu’on peut piller. Il faut considérer que la nature est un organisme vivant avec qui on doit être en relation, en communion. » D’un intervenant à l’autre, les sujets d’intérêt changent, mais pas la finalité de la réflexion.

Michel Labrecque, du Jardin botanique de Montréal, a reçu le film comme un « appel à ne pas baisser les bras. J’ai été bouleversé, mais ravi, de voir qu’on est plusieurs intervenants de différentes sphères, de toutes sortes de formations, et que nos propos concordent, disait-il la semaine dernière. On est tous avec les mêmes inquiétudes, mais en même temps on est tous accrochés à de l’espoir ».

« Personne n’arrive avec une solution miracle, ou encore en disant que c’est la catastrophe. On amène notre petite lumière à cette tragédie », ajoute-t-il.

Elle aussi présente dans le film, Élise Desaulniers — la directrice générale de la SPCA de Montréal — estime que le documentaire est l’un « des rares où on voit qu’il y a un dialogue, et non une division, entre le mouvement écolo et celui pour le droit des animaux ».

Un appel au coeur

Pour offrir un film qui en imposerait suffisamment côté biodiversité, Mme Cadrin-Rossignol s’est tournée vers l’achat d’archives de « sources très différentes ». « Un travail très long, lourd et coûteux », dit-elle.

Mais l’impact visuel est là : la puissance des morses de l’Arctique, les forces mystérieuses des forêts tropicales, l’éclat de la bioluminescence qui anime les profondeurs des océans… La Terre vue du coeur fait ainsi justement appel au coeur pour inspirer la prise de conscience. « C’est un regard qui essaie de comprendre, mais aussi de sentir », suggère le sage Reeves.

Des séances, des discussions

La Terre vue du coeur, avec Hubert Reeves, prendra l’affiche en salle le 13 avril, et fera l’objet de présentations spéciales le 22 avril pour souligner le Jour de la Terre. Des discussions avec des intervenants du film sont aussi prévues après certaines séances : les 13 et 15 avril au Cinéma Beaubien à Montréal, de même que le 14 avril au Cinéma Le Clap de Québec.