Ottawa croit de nouveau à la recherche fondamentale

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Le budget 2018 de Bill Morneau injecte plus de 3,8 milliards dans le système de recherche du Canada.
Photo: iStock Le budget 2018 de Bill Morneau injecte plus de 3,8 milliards dans le système de recherche du Canada.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Après de longues années de vaches maigres, le gouvernement fédéral a fait volte-face en injectant près de 4 milliards de dollars dans la recherche. Une annonce saluée par toute la communauté scientifique, d’autant qu’il ne s’agit pas d’un coup isolé, mais bien d’un financement pérenne.

« Toute la communauté scientifique est heureuse », affirme le vice-recteur à la recherche et aux études supérieures de l’Université de Sherbrooke, Jean-Pierre Perreault. « Après plusieurs années difficiles, on ne peut qu’applaudir au refinancement de la recherche, d’autant qu’il s’inscrit dans la durée. C’est un signal fort envoyé par le gouvernement, une agréable réponse aux conclusions du rapport Naylor. »

Ce rapport, commandé par Justin Trudeau et rendu public il y a tout juste un an, concluait que les années Harper avaient fait très mal à la recherche scientifique puisque, sur dix ans, on avait assisté à une réduction de plus de 30 % du financement par chercheur canadien. Il recommandait notamment un réinvestissement échelonné sur quatre ans dans les organismes subventionnaires.

C’est aujourd’hui chose faite. Le budget 2018 de Bill Morneau injecte en effet plus de 3,8 milliards dans le système de recherche du Canada. Ce montant comprend notamment 1,2 milliard sur cinq ans pour les trois conseils subventionnaires, 763 millions pour la Fondation canadienne pour l’innovation et 210 millions pour la création de près de 250 chaires de recherche d’ici 2022.

« On voit le sourire sur le visage de nos chercheurs », commente la vice-rectrice à la recherche et à la création de l’UQAM, Catherine Mounier. « C’est du jamais vu ! Il y a une telle effervescence… Nous sommes d’autant plus ravis, ici à l’UQAM, que, proportionnellement, le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada enregistre une plus grosse augmentation de son financement. Or, 80 % de nos chercheurs travaillent dans ces domaines. »

Perte d’expertise

Mme Mounier explique que, dans les dernières années, environ 25 % seulement des demandes de subventions recevaient une réponse positive. Dès l’an dernier, alors qu’un premier effort avait été consenti par le gouvernement, ce taux était remonté à 40 %, mais le refinancement de cette année devrait faire largement augmenter le taux de succès.

« Sans subvention, il n’y a pas de recherche possible, indique-t-elle. Or, avoir un trou dans son curriculum, c’est tellement problématique pour un chercheur. C’est difficile de rembarquer par la suite parce qu’il y a forcément une perte d’expertise. »

Problématique pour le chercheur et pour tous les membres de son laboratoire. Problématique également pour le développement économique et social d’un pays, estime-t-on tant à l’Université de Sherbrooke qu’à l’UQAM. Les entreprises ont besoin de tout ce savoir développé par les chercheurs afin de prendre de bonnes décisions d’affaires. Les gouvernements se servent de ces données pour comprendre la société dont ils ont la charge.

« Les problématiques ne sont pas les mêmes partout dans le monde, explique Catherine Mounier, et il serait donc paradoxal de prendre des décisions en se basant sur les résultats obtenus pour une autre société que la nôtre. »

« Les pays développés doivent aujourd’hui transformer leurs économies pour entrer de plain-pied dans la société du savoir, ajoute Jean-Pierre Perreault. Pour cela, nous devons avoir des idées originales. Ça, les chercheurs savent le faire. Mais jusque-là, nous manquions d’argent pour creuser les sujets. »

Recherche multidisciplinaire

À l’Association francophone pour le savoir (Acfas), on se félicite que ce virage au fédéral se prenne à l’avantage de la recherche fondamentale. La nouvelle présidente, Lyne Sauvageau, accueille comme une très bonne nouvelle le fait que les chercheurs puissent de nouveau proposer des sujets de recherche basés sur leur curiosité. « C’est comme cela qu’ils aident la société dans laquelle ils vivent à mieux préparer l’avenir, estime-t-elle. Nous avons besoin d’une base de connaissances fondamentales pour mieux appréhender l’inattendu. »

Tous trois saluent également la création d’un nouveau fonds pour soutenir la recherche interdisciplinaire, qui reconnaît, selon eux, les nouvelles façons d’exercer le métier de chercheur.

Jean-Pierre Perreault fait notamment valoir que, dans plusieurs domaines, l’Université de Sherbrooke travaille de manière transdisciplinaire. Sur le vieillissement de la population par exemple, les équipes se penchent bien entendu sur les aspects biologiques et médicaux, mais aussi sur la question des chèques de pension, sur la mobilité durable, l’automatisation des maisons pour permettre de garder les personnes âgées à domicile, etc.

Sherbrooke profitera également de ce refinancement pour développer son expertise en matière de science quantique, de vivre ensemble, de gouvernance, ainsi qu’en médecine. À l’UQAM, l’innovation sociale, l’entrepreneuriat social, le développement durable sont des secteurs qui devraient profiter de cette manne financière. Les recherches féministes également, tout comme les questions éthiques et sociales que pose le développement de l’intelligence artificielle.

« Ces expertises vont pouvoir de nouveau être subventionnées », se réjouit Catherine Mounier, tout en soulignant que les années de disette ont fait en sorte que le Canada a perdu de son lustre sur le plan international. Elle note par exemple que la place des chercheurs canadiens dans les grandes publications scientifiques a reculé au cours de la dernière décennie.

Québec : pas de pérennisation des subventions

Le budget provincial déposé la semaine dernière à Québec donne lui aussi un petit coup de pouce à la recherche, mais il s’agit en réalité surtout de la reconduite des sommes annoncées l’an dernier dans le cadre de la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation (SQRI). Le budget Leitão prévoit ainsi une augmentation de 20 millions de dollars accordée aux Fonds de recherche du Québec (FRQ).

L’Acfas estime que le SQRI a permis de mettre en lumière la qualité, la diversité et la pertinence de la recherche qui se fait au Québec et l’importance du soutien qui doit être apporté à la relève et à la culture scientifique. L’association tient également à souligner la mesure ponctuelle de soutien aux missions de neuf musées à caractère scientifique et technologique. Mais dans un cas comme dans l’autre, elle souhaite que le gouvernement travaille à la pérennisation des subventions.

« Les sommes sont promises pour une durée limitée, explique Lyne Sauvageau. Cela nous pousse à rester très vigilants. La coupe d’un financement pour un laboratoire, cela signifie la fin abrupte des recherches. Nous souhaitons vivement que la volonté du gouvernement de réinvestir de manière soutenue dans la recherche se traduise concrètement et permette à nos chercheuses et chercheurs de répondre aux grands défis de notre société. »

Dans un communiqué publié au lendemain du dépôt du budget, la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU) a également indiqué qu’elle réservait un accueil modéré aux investissements supplémentaires accordés à Québec. Elle rappelle que la contribution provinciale au financement global des fonds destinés aux chercheurs universitaires québécois diminue constamment par rapport à ce que leur accorde le gouvernement canadien.

Le président de la FQPPU, Jean-Marie Lafortune, rappelle que l’orientation donnée aux activités de recherche par le financement est déterminante en regard de la maîtrise des leviers du développement et de la satisfaction des besoins de la population. Il déplore ainsi que le gouvernement du Québec baisse les bras en ce domaine.