Vers la fin du «baiser de la mort»?

Annick Poitras Collaboration spéciale
Michèle Prévost (3e en partant à droite de la 3e rangée) dans son laboratoire entourée de ses étudiants
Photo: Polytechnique Michèle Prévost (3e en partant à droite de la 3e rangée) dans son laboratoire entourée de ses étudiants

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Lors de la tuerie de Polytechnique en 1989, au terme de laquelle 14 étudiantes en génie ont brutalement trouvé la mort, Michèle Prévost n’était pas sur les lieux. Mais son bureau, lui, n’était qu’à quelques pas d’une des classes où les jeunes femmes ont été abattues… Cette tragédie, qui a visé des femmes souhaitant travailler dans le domaine des sciences, n’a jamais freiné les ardeurs de Michèle Prévost, professeure titulaire de la Chaire industrielle CRSNG en eau potable de Polytechnique Montréal.

« Pour moi, Marc Lépine n’était qu’un fou. Mon père m’avait toujours dit que si je travaillais fort, je pouvais faire tout ce que je voulais dans la vie, et j’en étais totalement convaincue. Alors, après ce drame, j’ai simplement poursuivi mon chemin et j’ai fait ma place dans le domaine du génie, qui était alors un monde d’hommes », raconte Michèle Prévost, qui oeuvre à Polytechnique depuis maintenant une trentaine d’années. Véritable pionnière dans la gestion de l’eau potable par les municipalités, cette professeure titulaire au Département des génies civil, géologique et des mines est devenue, au fil des ans, une figure incontournable du domaine, tant au Canada que sur la scène internationale.

Elle fait partie de ceux qui ont été appelés à la rescousse après la tragédie de Walkerton en 2000, cette petite ville ontarienne frappée par la pire épidémie à la bactérie E. coli de l’histoire du Canada : plus de 2000 personnes sont tombées malades et sept d’entre elles sont décédées après avoir bu de l’eau du robinet. « Cet événement malheureux a toutefois permis à tout le monde de prendre conscience de différents risques de contamination et a mené à une refonte majeure des façons de traiter l’eau potable en partant de la source jusqu’au robinet », explique-t-elle. Elle travaille depuis activement à faire évoluer les normes, ici et ailleurs dans le monde.

Une représentativité « inacceptable »

Michèle Prévost a donc vu beaucoup d’eau couler sous les ponts, au sens propre comme au figuré. À son arrivée à Polytechnique, alors qu’elle avait trois enfants, aucun congé parental ne figurait dans la convention collective ni dans les programmes sociaux. « Pour une femme qui voulait faire carrière en sciences tout en ayant une famille, c’était très difficile. Arrêter ses travaux pour prendre un congé de maternité signifiait de prendre du retard par rapport aux collègues masculins et d’entamer une progression plus lente et différente pour le reste de sa carrière. En somme, c’était comme le baiser de la mort. »

Aujourd’hui, grâce à des battantes comme elle qui ont fait tomber les barrières dans tous les domaines de la science, les femmes peuvent maintenant mieux concilier travail et famille, même si l’exercice demeure un défi. Cependant, la proportion de femmes au sein du corps professoral demeure faible, une représentativité que Michèle Prévost juge « inacceptable ». De plus, même si le taux de réussite des femmes en génie est le même que celui des hommes, les femmes sont moins nombreuses à demander des bourses de recherche par exemple.

Parce qu’on est en 2018

C’est pourquoi elle se réjouit, comme bien des scientifiques au pays, du fait que le budget fédéral 2018 prévoit de consacrer 21 millions de dollars sur cinq ans à l’accroissement de la diversité dans les sciences, y compris la représentativité des femmes : 6 millions de dollars seront affectés à des enquêtes destinées à recueillir des données améliorées sur les chercheurs et 15 millions serviront à mettre en oeuvre des programmes qui valorisent l’égalité et la diversité parmi les chercheurs des établissements d’enseignement postsecondaire partout au pays.

Pour attirer et retenir les chercheurs de pointe en début de carrière dans ces derniers, le budget de 2018 propose un nouvel investissement de 210 millions de dollars sur cinq ans et de 50 millions de dollars par année par la suite pour le programme des chaires de recherche du Canada afin de soutenir les chercheurs en début de carrière tout en assurant une plus grande diversité parmi les chercheurs sélectionnés et un nombre accru de femmes nommées à des chaires de recherche du Canada.

Appelé à se « réinventer », le Conseil national de recherche du Canada souhaite aussi éliminer tout obstacle involontaire à la participation des chercheuses et entrepreneures à ses programmes.

Faire tomber les barrières (encore)

Car des obstacles involontaires, il en existe encore, confirme la chercheuse. « Par nature, on dirait que beaucoup de femmes sont un peu comme les subventions… elles ne viennent pas cogner à la porte, il faut aller les chercher ! » illustre-t-elle.

Elle a elle-même appris à cogner aux portes. Elle se souvient que lorsqu’elle a fondé la Chaire de recherche en eau potable en 1992, elle a hérité de deux laboratoires… vides ! Rapidement, grâce à une subvention en équipement du CRSNG, elle a pu acquérir ses premiers outils analytiques, bâtir ses premiers pilotes et démarrer sa recherche, qu’elle codirige désormais avec son collègue, le professeur Benoit Barbeau.

Depuis, grâce à la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI), elle a pu fonder en 2003 le Centre de recherche, développement et validation des technologies et procédés de traitement des eaux (CREDEAU), qui a formé plus de 400 étudiants oeuvrant aujourd’hui au sein d’entreprises et d’institutions du savoir au pays.

La combinaison des programmes fédéraux (chaires industrielles, FCI et programmes de chaires du Canada) lui permet aujourd’hui d’attirer les meilleurs talents à Montréal, comme la professeure Sarah Dorner, recrutée aux États-Unis, de même que la professeure Françoise Bichai, qui vient tout juste de se joindre à l’équipe.

Actuellement, la Chaire s’intéresse entre autres aux nouveaux polluants qui se retrouvent dans les cours d’eau, comme les algues, et à la problématique du plomb dans l’eau potable, qui est d’ailleurs un enjeu de santé publique à Montréal, où le réseau d’aqueducs nécessite des réfections majeures.

Michèle Prévost dit avoir été longtemps contre les programmes de discrimination positive visant par exemple l’accroissement des femmes en sciences et génie, comme le propose maintenant le gouvernement fédéral avec ce budget. « Leurs programmes sont vraiment dynamiques et comme la culture a changé et que les femmes sont plus présentes qu’auparavant, le tout me semble très positif pour l’avenir. »