Société connectée, dépendance programmée

Les compagnies de la Silicon Valley savent exploiter nos failles pour nous rendre accros à la technologie.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Les compagnies de la Silicon Valley savent exploiter nos failles pour nous rendre accros à la technologie.

Au réveil, vous défrichez votre fil Twitter pour savoir ce qui se trame dans l’actualité. Au travail, votre page Facebook est toujours ouverte et vous êtes à l’affût de la moindre notification. Dans le métro, vous avez abandonné votre livre pour fouiner sur Instagram et espérez avoir reçu quelques gratifications sur votre dernière publication. Et parfois le soir, en plein visionnement d’un film (sur Netflix), vous vous surprenez à agripper sans raison valable votre téléphone intelligent pour savoir ce qu’il y a de neuf en ligne.

Vous avez dit dépendance ? Rassurez-vous (en quelque sorte), car vous n’êtes pas seuls. Et si chaque utilisateur a sa part de responsabilité, les coupables de notre surconsommation numérique ont souvent pignon sur rue dans la Silicon Valley.

Les chiffres d’abord. Le Pew Research Center a dévoilé la semaine dernière des statistiques montrant que 26 % des adultes américains disaient être en ligne « presque constamment ». Une hausse de 5 points de pourcentage par rapport à 2015.

Et cette proportion passe à un astronomique 39 % pour les 18-29 ans et à 36 % pour les 30-49 ans. Plus globalement, le coup de sonde effectué début janvier révèle que 77 % des Américains vont en ligne au moins une fois par jour.

Au Québec, les plus récents chiffres de l’organisme de recherche et d’innovation CEFRIO montrent qu’en 2016, 67 % des Québécois dotés d’un téléphone intelligent l’utilisaient « au moins une fois par jour » pour accéder à Internet, un ratio qui est de 54 % pour ceux qui se connectent « plusieurs fois par jour ».

Si les statistiques sur la présence quasi permanente en ligne progressent, c’est d’abord parce que la technologie mobile est beaucoup plus au point et les accès, presque permanents, souligne Jonathan Roberge, de la Chaire de recherche du Canada sur les nouveaux environnements numériques et l’intermédiation culturelle.

« Quand on est passés à la téléphonie intelligente, on a traversé le mur du son, d’une certaine manière, illustre-t-il. La mobilité, c’était un défi incroyable, on ne s’en rend déjà plus vraiment compte. Il n’y avait pas de signal dans le métro avant et tout le monde vivait sans. Aujourd’hui, si tu embarques dans le wagon et qu’il n’y a pas de signal, tu deviens complètement fou ! » Même plusieurs avions fournissent le wifi, ajoute M. Roberge, ce qui était inimaginable il y a quelques années à peine.

Pour Nadia Seraiocco, doctorante en communication et chargée de cours à l’UQAM, il ne faut pas oublier le fait qu’aux États-Unis, « les plans de données [des entreprises de télécommunications] sont très avantageux. Ce qui fait que les gens sont toujours en contact avec un ailleurs quand ils sont quelque part ! »

Autre facteur, ajoute Mme Seraiocco : celui du « cord cutting ». De plus en plus de personnes abandonnent leur ligne de téléphone à domicile et leur service de câblodistribution pour se rabattre sur leur téléphone mobile.

Le désir d’être connecté

Individuellement, et collectivement aussi, nos téléphones intelligents modifient nos besoins d’interactions.

« Ce sont des machines ultrapuissantes, et il faut apprendre un peu mieux à s’en servir, croit Catherine Mathys, journaliste techno aussi chargée du cours Culture mobile à l’Université de Montréal. On est un peu dans l’adolescence de notre utilisation de la mobilité. C’est arrivé très vite, c’est une vague, c’est hégémonique, cette affaire-là. »

Certes, l’occasion fait le larron. Si on peut se connecter, pourquoi ne pas le faire tout le temps, partout, jusqu’aux toilettes, tiens. Mais il y a davantage, estime Jonathan Roberge. « Il y a plus que simplement un accès qui est possible, il y a un accès qui est souhaité, à la limite. Il y a une désidérabilité de se connecter, il y a une valeur sociale, culturelle, dans l’idée de la connectivité ».

Le modèle d’affaires

Mais il ne faut pas être dupe, dit Catherine Mathys. Si nous alimentons nous-mêmes notre dépendance, les technologies que nous utilisons ont bien souvent été pensées pour profiter de nos failles.

De nombreuses entreprises et plusieurs consultants « font leur pain et leur beurre » du fait que nous sommes accros, dit-elle. « Les outils qui sont développés dans la Silicon Valley ne sont pas développés pour notre bien-être, mais pour capter notre attention et créer des dépendances. »

Jonathan Roberge parle même de modèle d’affaires. « La connectivité, ou la surconnectivité, c’est un modèle d’affaires pour les grands opérateurs, les Google, Facebook et Amazon », qui pour plusieurs se dirigent rapidement vers un Internet « ubiquitaire », avec des outils sans écran comme Google Home ou Amazon Echo. « C’est du capitalisme des données, c’est le moteur de la croissance de consommation du Web, tout est organisé pour que les individus accroissent leur usage », ajoute M. Roberge.

Des pistes de sortie

Après une prise de conscience de sa consommation d’Internet peut-être abusive, Nadia Seraiocco a décidé d’installer sur son téléphone l’application Moment, qui calcule le temps passé à l’écran et le nombre de fois qu’elle y retournait.

« Écoute, c’était presque quatre heures par jour ! C’était beaucoup. Et quand j’étais plus conscientisée, ça baissait à deux heures. Parce que j’arrêtais d’aller vérifier tout le temps pour rien. »

Et il y a les notifications, qui sont de véritables hameçons numériques. Avec ses étudiants, Catherine Mathys a fait un test l’automne dernier. Ceux-ci devaient désactiver ces avertissements sur leur téléphone pendant deux jours. Finis les messages lumineux qui apparaissent, les mentions que tel ou tel ami a aimé un statut Facebook.

« Quand on voit une notification, on ne peut pas s’empêcher d’aller voir, il y a une espèce d’anticipation, on sécrète de la dopamine, et on a besoin d’aller voir ce que contient ce message-là », résume Catherine Mathys.

Fracture numérique

Les données du Pew Research Center sur la consommation Internet des Américains se divisent selon différents critères démographiques. En résumé, il y a une prépondérance d’adultes « presque constamment en ligne » qui ont un diplôme universitaire, un salaire élevé, et qui vivent dans les villes et les banlieues.

« Ça ne fait que confirmer encore une fois que ce n’est pas tout le monde qui est égal devant le Web et dans la connectivité, souligne Jonathan Roberge, de la Chaire de recherche du Canada sur les nouveaux environnements numériques et l’intermédiation culturelle. Il y a une inégalité qui persiste, les fractures numériques se reproduisent dans l’évolution des technologies. »

Selon M. Roberge, la littératie numérique est un enjeu majeur, et l’État devra y mettre du sien, et pas simplement en surface. « Il faut qu’il y ait une aide collective, gouvernementale, pour aider les citoyens avec l’évolution des technologies et l’évolution des cultures qui va avec elle. »