La reconnaissance faciale, en quête d'un visage humain décrypté

En quête des codes secrets du visage, de l’Antiquité à Disney, la fascination pour les expressions imprimées dans nos traits s’étend à toutes les sphères d’activités, de la sécurité à la publicité. Où en sommes-nous ? Et jusqu’où voulons-nous aller ?

La détection des visages et la reconnaissance faciale sont des technologies déjà largement utilisées et elles se raffinent chaque jour grâce à l’intelligence artificielle. Plus encore, c’est maintenant l’analyse des émotions et leur reproduction sur des avatars virtuels ou robotisés qui sont en vogue.

Accepteriez-vous qu’un panneau publicitaire puisse lire votre réaction à sa campagne ? Ou que votre médecin tente de lire des signes prédictifs de la dépression sur votre visage ? Des centaines de chercheurs se penchent en ce moment sur « l’informatique affective » pour adapter le comportement des logiciels aux plus fines expressions.

Ses usages sont aussi évidents en publicité ou dans l’industrie du divertissement. Des logiciels d’analyse des expressions sont notamment déjà largement utilisés dans la phase de test de jeux vidéo, avant leur sortie publique.

Mohamed Dahmane, du Centre de recherche informatique de Montréal (CRIM), a commencé à s’y intéresser afin d’améliorer l’interaction entre le personnel soignant et les patients, en scrutant leurs réactions respectives.

En reconnaissance faciale, c’est-à-dire l’identification d’une personne, ce sont le plus souvent des données sur les traits du visage qui sont recherchées. Les modèles évaluent et enregistrent uniquement la « géométrie », la position des yeux par rapport au nez, ou encore la forme de la bouche.

L’analyse des émotions s’intéresse plutôt au mouvement entre ces mêmes éléments. Nombre de ces logiciels utilisent en fait le Facial Action Coding System — FACS pour les initiés —, une forme de nomenclature des mouvements faciaux, confirme M. Dahmane.

Ce modèle, conceptualisé dès la fin des années 1970 par le psychologue américain Paul Ekman, définit la surprise, la joie, le dégoût, la colère, la tristesse, la peur et le mépris comme des émotions universelles. Cet outil décompose le visage en codes, ou « unités », pour catégoriser et décrire les contractions et autres actions du visage nécessaires pour produire une émotion. Par exemple, lever la partie intérieure des sourcils est associé à l’unité AU1, presser les lèvres à AU24.

Ainsi codés, les mouvements s’insèrent facilement dans les algorithmes. « On en était à l’analyse en laboratoire, mais on cherche maintenant à faire l’analyse de visages pris n’importe où. Le défi, c’est quand les visages sont tournés ou lorsque les yeux ne sont pas alignés, etc. », décrit M. Dahmane.

Détection et reconnaissance

À défaut de pouvoir lire finement et reproduire les émotions, la détection et la reconnaissance faciales permettent déjà de déverrouiller les appareils Apple, d’ouvrir des portes dans une zone sécurisée et bientôt de passer les postes de sécurité de l’aéroport de Dubaï sans même s’arrêter.

Lors du renouvellement de votre passeport au Canada, votre photo est déjà comparée à une large base de données pour vérifier si vous êtes bien la personne que vous prétendez être, et non pas un criminel recherché.

À l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal, les nouvelles « bornes d’inspection primaire » installées l’automne dernier par l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) vous croquent aussi le portrait, pour le comparer à la photo de votre passeport.

Le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada s’est inquiété du sort des « faux positifs », tout en pressant l’ASFC de justifier son choix. Dans ses lignes directrices de juin 2016, l’organisme soulève une question centrale, à savoir si la reconnaissance faciale comporte plus d’avantages que de risques pour la vie privée.

En santé, les traits du visage pourraient aider au diagnostic de maladies rares

Tout à montrer

Facebook a annoncé en décembre dernier qu’il aviserait dorénavant ses utilisateurs si une photo d’eux est publiée sur le réseau social, même si l’auteur de la publication ne l’a pas étiquetée. C’est un indice que le géant a franchi une étape de plus dans la reconnaissance faciale, puisque ses algorithmes réussissent à jumeler les photos avec plus de fiabilité, sans même l’intervention de vos « amis ».

Le géant du Web « en fait son activité depuis des années déjà », signale la professeure à l’UQAM Marie-Jean Meurs. La base de données de Facebook est puissante puisqu’en plus des images, elle contient des montagnes d’information « qui permettent de faire des inférences à un niveau que la plupart n’imaginent même pas », ajoute Mme Meurs.

Parmi les meilleurs usages possibles, elle donne en exemple celui d’un urgentologue qui souhaiterait avoir accès en quelques secondes au dossier médical d’un patient avec un logiciel qui l’aurait identifié. En santé, les traits du visage pourraient aider au diagnostic de maladies rares, notamment le syndrome de Mabry, a trouvé une équipe de l’hôpital universitaire de Bonn.

La reconnaissance faciale « n’est pas encore miraculeuse », admet tout de même la professeure. Cette spécialiste de l’intelligence artificielle explique néanmoins que la combinaison de la puissance de calcul accrue des ordinateurs, du hardware, combinée aux masses de données — dont la compilation est facilitée notamment par le format fixe imposé sur Facebook — permet à la reconnaissance faciale de progresser rapidement. « On se dit souvent : “Je n’ai rien à cacher.” Ce n’est pas parce qu’on n’a rien à cacher qu’on a tout à montrer », conclut-elle sur une note prudente.

« Outre le risque de perte ou de vol de données auquel elle est exposée, l’organisation qui détient votre photo aujourd’hui pourrait aussi la partager ou la vendre à une autre organisation pour des fins différentes de celles auxquelles vous aviez pensé à l’origine », écrit quant à lui le Commissariat à la protection de la vie privée.

Le consentement, quel consentement ?

La notion de consentement éclairé « n’est plus suffisante pour garantir l’acceptabilité d’utilisation des nouvelles technologies », affirme le professeur Jocelyn Maclure, président de la Commission de l’éthique en science et en technologie. La reconnaissance faciale contourne la notion même de consentement, notamment dans le cas de vidéosurveillance dans des lieux publics.

« Il ne faut pas se leurrer, très peu de gens vont lire [les formulaires de consentement d’utilisation], et même les experts ne savent pas à quoi ils consentent totalement », avance la professeure Marie-Jean Meurs. Le problème du consentement est aussi qu’il va « à l’encontre de la fluidité des opérations », que ce soit une transaction financière ou l’installation des applications. Et puisqu’on s’y heurte alors qu’on touche presque au but, les utilisateurs ont tendance à consentir rapidement sans se questionner. À la vigilance individuelle doit s’ajouter une action plus ferme des gouvernements, plaide-t-elle, pour appliquer « les lois dans toutes leurs dimensions ».

Consultez la suite du dossier