Les comportements modernes d'«Homo sapiens» apparus plus tôt que ce qu’on croyait

Le bassin d’Olorgesailie
Photo: Richard Potts/Smithsonian - Human Origins Program via AP Le bassin d’Olorgesailie

La découverte de pigments de couleur et de fines pointes de sagaies taillées dans de l’obsidienne provenant d’un site éloigné et qui datent de 320 000 ans témoigne d’innovations technologiques, sociales et symboliques que l’on croyait être apparues 120 000 ans plus tard.

Cette découverte est révélée dans trois articles publiés dans Science qui résument les résultats de fouilles obtenus pendant plus de 20 ans dans le bassin d’Olorgesailie, au Kenya, une région de l’est de l’Afrique reconnue pour être le berceau d’Homo sapiens. Les chercheurs ont concentré leurs fouilles dans des couches sédimentaires datant de 295 000 à 320 000 ans. Quelle ne fut pas leur surprise lorsqu’ils exhumèrent de petites pointes taillées dans de l’obsidienne qui étaient destinées à être greffées à une hampe pour en faire des sagaies, des flèches ou autres projectiles ! Car de tels outils sont obtenus par une technique de taille dite du « Middle Stone Age », qui n’est apparue, pensait-on, que plusieurs dizaines de milliers d’années plus tard.

« Les humains qui vivaient à cette époque ont préféré fabriquer des outils plus petits et plus facilement transportables que les gros bifaces que leurs ancêtres faisaient à l’époque précédente, appelée l’Acheuléen. Ils ont façonné des pointes qui pouvaient être utilisées pour faire des sagaies. Or, ces pointes de sagaie sont intéressantes, car on peut les transporter facilement et elles permettent de tuer des animaux à distance, ce qui est moins dangereux que de s’approcher de l’animal. Or, la technique de taille plus avancée qui a permis de façonner ces pointes de sagaie constitue un élément de modernité culturelle », précise Francesco d’Errico, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Bordeaux, en France, qui a participé aux fouilles archéologiques dans le bassin d’Olorgesailie et qui est coauteur de l’article relatant cette découverte.

Transports

Autre surprise : ces petits outils de confection plus raffinée étaient pour la plupart constitués d’obsidienne, une pierre volcanique qu’on ne trouve pas à proximité des sites de fouilles. En analysant la composition chimique de l’obsidienne des artefacts, les chercheurs ont pu déterminer qu’elle provenait d’affleurements situés à 25, voire plus de 50 km de distance. De plus, la découverte de 46 000 éclats d’obsidienne sur les sites de fouilles indique que des blocs d’obsidienne étaient transportés depuis ces sites d’affleurement pour être ensuite taillés sur les sites où on les a retrouvés. Et compte tenu du terrain accidenté de la région, les distances à parcourir pour s’approvisionner impliquaient de si longues heures de marche que l’on croit que ces premiers humains avaient sûrement formé des réseaux d’échange pour faciliter le ravitaillement. « Il y a 300 000 ans, les échanges avec d’autres groupes pour le transport des matières premières de bonne qualité est un comportement tout à fait nouveau. Normalement, les populations africaines et européennes utilisaient des roches locales », fait remarquer M. d’Errico.

Dans leurs sites de fouilles, les archéologues ont également trouvé « des roches aux couleurs ocre et noire qui semblent avoir été modifiées pour en obtenir une poudre riche en pigments rouges ou noirs. Ces pigments aux couleurs vives ont pu être utilisés pour des activités symboliques dont nous n’avons pas trouvé de traces, mais il est tout à fait possible qu’ils aient servi pour faire des peintures corporelles ou pour tanner les peaux », avance M. d’Errico.
 

 Crédit : Human Origins Program, Smithsonian

 

« Parce qu’il n’y a pas d’ossements associés à ces artefacts, nous ne savons pas si ceux-ci sont l’oeuvre d’Homo sapiens, mais d’après d’autres fossiles trouvés en Afrique, c’était assurément des populations humaines qui avaient déjà acquis certains caractères modernes, soit des Homo sapiens archaïques, les premiers Homo sapiens », affirme-t-il.

Dans un troisième article, les chercheurs affirment que l’environnement s’est modifié il y a 320 000 ans et que le climat est devenu plus imprévisible, entraînant du coup la disparition des très gros mammifères qui ont été remplacés par de plus petites espèces. « Les innovations culturelles que nous avons trouvées ont pu être la conséquence de ces changements environnementaux, mais il ne s’agit que d’une hypothèse. Ces nouveaux comportements modernes ont pu faciliter l’acquisition des ressources dont l’abondance fluctuait », explique M. D’Errico.

« Ces découvertes nous montrent que les comportements modernes d’Homo sapiens que l’on voit apparaître autour de 100 000 ans à 150 000 ont des racines beaucoup plus anciennes qui semblent avoir émergé il y a 320 00 ans », résume l’archéologue.