Le «National Geographic» fait son mea culpa

«Pendant des décennies, nos reportages étaient racistes. Il nous faut le reconnaître pour nous élever au-dessus de notre passé», écrit la rédactrice en chef, Susan Goldberg.
Photomontage: Olivier Zuida Le Devoir «Pendant des décennies, nos reportages étaient racistes. Il nous faut le reconnaître pour nous élever au-dessus de notre passé», écrit la rédactrice en chef, Susan Goldberg.

Le National Geographic reconnaît avoir présenté une vision raciste du monde pendant plusieurs décennies.


À l’occasion de la publication d’un numéro consacré au concept de « races », le célèbre magazine états-unien, qui célèbre cette année ses 130 ans d’existence, a décidé de faire son propre examen de conscience. Cet exercice a conduit la rédactrice en chef, Susan Goldberg, à rédiger un mea culpa pour ces reportages passés qui étaient clairement discriminatoires.

« Cela fait mal de partager [avec nos lecteurs] ces consternantes histoires du passé de notre magazine. Pendant des décennies, nos reportages étaient racistes. Il nous faut le reconnaître pour nous élever au-dessus de notre passé », écrit Mme Goldberg.

La journaliste rappelle au passage que cela fera 50 ans, le 4 avril prochain, que celui qui a milité pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis, Martin Luther King Jr., a été assassiné.

Des clichés

Mme Goldberg relate quelques morceaux d’anthologie particulièrement édifiants qu’a dénichés John Edwin Mason, professeur de l’Université de Virginie, qui a été invité à plonger dans les archives du magazine.

Ce spécialiste de l’histoire de la photographie et de l’Afrique a ainsi découvert que, jusque dans les années 1970, National Geographic a ignoré les gens de couleur qui vivaient aux États-Unis, les reconnaissant rarement autrement que comme des ouvriers ou des domestiques.

Parallèlement, le magazine décrivait les indigènes d’autres pays comme « des exotiques ou des sauvages, qui étaient souvent nus ». Ces portraits n’étaient rien de plus que des clichés.

Selon Mason, « contrairement aux magazines comme Life, National Geographic s’est peu efforcé d’aller au-delà des stéréotypes bien enracinés de la culture blanche américaine », alors qu’il jouissait d’une grande réputation.

Ainsi, dans un numéro consacré à l’Australie qui fut publié en 1916, les aborigènes australiens sont appelés « sauvages » et la légende d’une photo les représentant se lit comme suit : « Des Noirs sud-australiens. Ces sauvages se classent parmi les moins intelligents de tous les êtres humains. »

Le professeur Manson a aussi relevé une série de photos sur lesquelles des aborigènes apparaissent fascinés par la technologie dont disposent les photographes occidentaux. Ces photos soulignent encore une fois la dichotomie entre les civilisés et les non-civilisés.

Reflet de son époque

Manson compare aussi deux reportages sur l’Afrique du Sud. Le premier fut réalisé en 1962, soit deux ans et demi après le massacre de 69 Sud-Africains noirs par la police, qui tira dans le dos de ces mineurs en fuite.

Même si la brutalité de cette tuerie scandalisa le monde entier, le reportage de National Geographic mentionne à peine ces problèmes. Il ne donne aucunement la parole aux Sud-Africains noirs et les représente interprétant des danses exotiques et comme serviteurs ou ouvriers.

Par contre, le reportage de 1977 sur l’apartheid reconnaît l’oppression vécue par les Noirs et dresse un portrait des chefs de l’opposition.

En rétrospective, le point de vue raciste de ces anciens reportages nous apparaît aujourd’hui terrible, mais M. Manson rappelle que « le magazine a vu le jour au moment où la colonisation était à son apogée, que le monde était divisé entre colons et colonisés qui se distinguaient avant tout par la couleur de leur peau. Or, National Geographic reflétait cette vision du monde ».

Dans le numéro d’avril 2018, Elizabeth Kolbert démontre dans un long article que le concept de race ne repose sur aucune base scientifique et biologique et qu’il n’est qu’une construction sociale.