Quand l’art devient thérapie

Le programme du Musée des beaux-arts de Montréal, en collaboration avec l’Institut Douglas de l’Institut universitaire de santé mentale Douglas, emploie un art-thérapeute à temps plein, une initiative unique au monde.
Photo: Anna Lupien Le programme du Musée des beaux-arts de Montréal, en collaboration avec l’Institut Douglas de l’Institut universitaire de santé mentale Douglas, emploie un art-thérapeute à temps plein, une initiative unique au monde.

L’art-thérapie a désormais gagné ses lettres de noblesse dans la métropole. Le Musée des beaux-arts de Montréal lui consacre un nouvel espace et emploie un art-thérapeute à temps plein, une initiative unique au monde.

Stephen Legari, art-thérapeute au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), accueille régulièrement de jeunes adultes autistes à l’Atelier international d’éducation et d’art-thérapie Michel de la Chenelière du musée. « Comme les autistes ont beaucoup de difficulté à décoder les émotions exprimées par les autres, ainsi qu’à reconnaître et à extérioriser leurs propres émotions, nous les aidons à relever ce défi à l’aide des collections du musée et de la création », précise-t-il. Les séances débutent par le choix d’un thème, le plus souvent deux émotions contraires, comme la peur et la sécurité. On part ensuite dans les galeries du musée à la recherche de cinq oeuvres qui représentent ces deux émotions. Chaque participant doit alors exprimer ce qu’il voit dans ces oeuvres. « Lors d’une séance sur la peur et la sécurité où l’on s’est arrêtés devant des oeuvres inuites illustrant un conte terrifiant dans lequel les doigts coupés deviennent des mammifères, on a amené les participants à parler de leurs propres peurs et à les analyser afin de voir si elles sont réalistes ou non rationnelles », souligne M. Legari. « Le fait de savoir que d’autres personnes éprouvent aussi des peurs contribue souvent à diminuer leurs propres peurs », ajoute-t-il.

La séance se poursuit par une activité de création où les participants sont invités à représenter l’émotion analysée à l’aide d’une forme d’art adaptée à l’émotion. « Chaque forme d’art offre une possibilité différente pour exprimer l’émotion : le collage est plus cognitif, car c’est comme un casse-tête qu’on forme sur la table ; fluide, la peinture est plus émotionnelle ; l’argile est pour sa part très physique et permet de traduire la colère, par exemple, en la déformant et en la frappant, mais d’une façon sécurisante », explique l’art-thérapeute.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dany Bouchard (absent sur la photo), musicothérapeute de la Mission en santé mentale, anime une chorale, le Groupe MusiArt, qui existe depuis 20 ans.

L’équipe d’Autisme sans limites, qui amène un groupe de jeunes autistes au musée pendant 30 semaines consécutives, affirme qu’au terme de l’expérience, ses protégés sont moins anxieux et plus à l’aise avec les autres participants et l’équipe du musée. Stephen Legari a aussi remarqué une évolution dans leur travail créatif et leur flexibilité. « Après quelques mois, certains participants ont accepté d’essayer la peinture alors qu’ils refusaient de l’utiliser au départ », dit-il.

Recherche scientifique

L’art-thérapie est de plus en plus utilisé pour soigner et aider les personnes ayant des problèmes aussi divers que l’autisme, les troubles de l’alimentation, la schizophrénie, l’anxiété, la dépression, le cancer du sein et la maladie d’Alzheimer. Et les chercheurs sont de plus en plus nombreux à éprouver scientifiquement ses bienfaits. Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef du MBAM, a créé le comité Art et Santé du musée. Présidé par Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec, et composé de 17 experts issus des milieux de la recherche, de la santé, de l’art-thérapie et des arts, ce comité a pour mandat d’évaluer les projets de recherche qui sont proposés.

Le spécialiste des troubles de l’alimentation Howard Steiger, de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, a mené un projet de recherche visant à évaluer l’impact d’une visite au musée incluant la prise d’un repas en groupe et un atelier créatif chez des personnes atteintes d’un trouble de l’alimentation, tel que l’anorexie ou la boulimie. L’activité débute par une visite des galeries portant sur le thème des formes féminines, par exemple, qui suscitera inévitablement des réflexions et des discussions. « Nos collections permettent de voir combien la forme du corps féminin a évolué au cours de l’histoire et comment elle varie en fonction des cultures », souligne M. Legari, qui aborde aussi régulièrement le thème de l’imaginaire en visitant les galeries d’art moderne et contemporain, afin de fournir « des moments d’évasion aux participantes dont l’esprit est souvent monopolisé par des pensées intrusives ».

Au mitan de la séance, les participantes partagent un repas avec le guide du musée et l’art-thérapeute. « Le repas suscite souvent de l’anxiété chez les participantes, parce qu’il se passe dans un nouvel environnement et avec de nouvelles personnes. Mais comme elles mangent aux tables sur lesquelles elles font leur création, dans un studio et non à la cafétéria, il s’agit d’un milieu qui se situe entre la sécurité de l’encadrement du programme de jour qu’elles suivent à l’Institut Douglas et la vraie vie. C’est déstabilisant pour elles, mais en même temps c’est une transition vers la vie normale, où elles mangeront tôt ou tard au restaurant », explique Nadine Ferenczy, psychoéducatrice dans le programme Continuum des troubles alimentaires.

Les mesures qui ont été prises au cours de l’expérience ont fait l’objet d’un article scientifique qui a été publié dans le journal The Arts of Psychotherapy en 2017. Selon les résultats publiés, l’expérience au musée a permis de réduire le niveau d’anxiété chez les participantes, mais il n’a pas eu d’effets notables sur les symptômes de leur trouble alimentaire.

« Il est certain qu’une séance de quelques heures passées au musée ne pouvait pas guérir les jeunes femmes d’un trouble de l’alimentation sévère, qui est un problème très complexe. Mais les commentaires des participantes montrent qu’elles ont beaucoup aimé l’expérience, qui leur permettait d’être en contact avec leurs émotions d’une façon autre qu’intellectuelle. Les bénéfices ont été suffisamment significatifs pour que nous continuions à intégrer l’art-thérapie dans notre programme de traitement », explique M. Steiger, auteur principal de l’étude.

Le MBAM offre aussi des séances d’art-thérapie aux femmes qui suivent un traitement pour un cancer du sein ou qui sont en rémission. « L’accueil est très important dans nos séances d’art-thérapie ; il vise à trouver les événements et les préoccupations que ces femmes, qui vivent beaucoup de stress et d’inquiétude, ont en commun afin de créer une cohésion au sein du groupe qui facilitera la discussion », souligne Stephen Legari.

La puissance de l’art

La majorité des participantes apprécient de pouvoir oublier toutes leurs préoccupations pendant les quelques heures de la séance. Elles soulignent aussi les bienfaits de rencontrer d’autres personnes qui vivent avec un cancer du sein comme elles et « de redécouvrir leur créativité pour exprimer des choses qui sont parfois très difficiles à nommer ». Ce programme fera bientôt l’objet d’une étude scientifique menée par la psychologue Jacinthe Lambert, qui est professeure coresponsable des programmes d’art-thérapie en milieu muséal à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT).

« Les oeuvres d’art suscitent en nous une émotion esthétique, elles communiquent sensiblement avec nos traits biologiques de grands primates. L’art s’adresse à nous en tant qu’êtres humains, dans notre chair, dans notre sang, par nos tripes. Dans un lieu où il y a des oeuvres d’art, nous sommes devant un mode de communication, d’échange et d’émotion qui est très différent de celui que l’on pourrait avoir devant un écran, face à un professeur ou devant une scène, où on se trouve également en situation passive. Face à des oeuvres d’art, nous sommes dans une dynamique qui nous engage et qui nous permet de mieux interagir d’un point de vue social, donc avec les autres, et en même temps de renforcer notre estime de nous. L’art nous fait du bien en société et en tant qu’individus », affirme Nathalie Bondil.

Soigner en musique

Un programme de musicothérapie est offert au Centre universitaire de santé McGill depuis plus de 20 ans. Cette semaine, l’établissement allait encore plus loin en inaugurant un studio de musicothérapie à l’Hôpital général de Montréal.

« Le studio est un local calme où on n’entend pas les portes claquer et les gens parler à côté. Les murs ont subi un traitement acoustique qui absorbe les réverbérations. Ce sera donc un environnement plus adéquat pour enregistrer les créations musicales réalisées avec les patients et pour faire de la thérapie réceptive », affirme Dany Bouchard, musicothérapeute de la Mission en santé mentale.

La thérapie réceptive consiste à faire un montage sonore avec le patient. « On choisit ensemble les musiques qu’il aime, les instruments qu’il préfère, les morceaux qui le détendent et d’autres qui le stimulent. Ensuite, on fait ensemble un montage personnalisé dont il peut se servir pour se détendre ou se stimuler, selon ses besoins », explique le musicothérapeute.

Dany Bouchard préfère toutefois exploiter la créativité de ses patients en faisant de l’improvisation musicale ou en composant des chansons avec eux. « La composition est un travail d’introspection qui a un effet thérapeutique. Quand on se lance dans la création, les gens s’investissent beaucoup plus. C’est là qu’ils racontent leur vie, leur histoire, c’est là que je vois de gros changements », dit-il.

Lors d’une séance de musicothérapie, son premier but est d’obtenir une belle dynamique de groupe, « parce qu’en psychiatrie, la majorité des patients ont tendance à s’isoler, et ensuite, à procurer un sentiment de plaisir à ces patients qui vivent de longues semaines à l’hôpital ».

« Jouer de la musique, comme des percussions pratiquées en cercle, est très recentrant, car nous n’avons d’autre choix que d’être là dans le moment présent pour suivre le tempo et le rythme. Le volume et le rythme rapide des percussions permettent de ventiler et ainsi d’atténuer l’anxiété, ainsi que de travailler les habiletés sociales », indique le musicothérapeute.

Dany Bouchard anime aussi une chorale, le Groupe MusiArt, qui existe depuis 20 ans. Chanter fait toujours du bien, rappelle-t-il, en soulignant que de nombreuses études ont montré que le chant a des effets bénéfiques sur l’humeur, sur l’estime de soi et sur les habiletés sociales.

« Souvent, les patients vont utiliser la chorale comme tremplin, comme une transition avant de retourner à une vie normale, précise-t-il. Je ne prétends pas guérir qui que ce soit. Mais on améliore la qualité de vie des patients. »