La fascination des scientifiques pour l’effet placebo

Des études ont montré que le sarrau que porte le médecin, le stéthoscope autour de son cou évoquent la connaissance et l’autorité médicales et vont générer une série d’attentes inconscientes quant à l’efficacité du traitement.
Photo: iStock Des études ont montré que le sarrau que porte le médecin, le stéthoscope autour de son cou évoquent la connaissance et l’autorité médicales et vont générer une série d’attentes inconscientes quant à l’efficacité du traitement.

Des orthopédistes procèdent à des simulacres de chirurgie du genou qui s’avèrent aussi efficaces qu’une véritable intervention. Des placebos en comprimés peuvent même réduire les symptômes de la maladie de Parkinson, voire des douleurs lancinantes. L’étonnante efficacité du placebo fascine les scientifiques, qui s’y intéressent de plus en plus depuis une dizaine d’années. Voici où en sont leurs connaissances sur cette thérapie atypique.

L’effet placebo débute peut-être dans la tête, mais au final il modifie réellement la physiologie de l’organisme. Des études ont en effet montré que des patients souffrant de la maladie de Parkinson, qui avaient reçu un prétendu médicament que leur médecin en sarrau et stéthoscope autour du cou leur avait présenté comme ayant fait ses preuves auprès de nombreux patients et dans plusieurs études, voyaient la rigidité de leurs membres et leurs tremblements diminuer très clairement.

Chez ces mêmes patients, le traitement placebo induisait même la libération de dopamine dans leur cerveau atteint d’une dégénérescence des neurones dopaminergiques, qui expliquait l’amélioration de leurs symptômes.

Autre exemple : chez des patients soulagés de leurs douleurs après avoir ingéré un placebo qui leur avait été présenté comme un analgésique, les chercheurs ont pu bloquer l’effet analgésique de ce placebo par l’administration d’un bloqueur des récepteurs aux opiacés sur lesquels agissent les opioïdes, tels que la morphine et le fentanyl.

« Voilà une preuve pharmacologique que, dans le contrôle de la douleur, la réponse au placebo dépend de la sécrétion endogène de substances opiacées : les fameuses endorphines. Les attentes que le médecin suscite chez son patient induisent la libération d’endorphines qui vont bloquer les signaux douloureux », explique Pierre Rainville, directeur du Laboratoire de recherche en neuropsychologie de la douleur à l’Université de Montréal.

Spécificité

Le placebo a même un avantage sur les opioïdes, souligne M. Rainville. L’effet de la morphine et des autres opioïdes est systémique, car ces molécules agissent sur tous les récepteurs aux opiacés présents dans le corps, ce qui risque d’engendrer des effets secondaires tels que des problèmes digestifs ou l’activation du centre du plaisir dans le cerveau, fait-il remarquer.

Par contre, un placebo administré avec les encouragements du médecin aura un effet beaucoup plus spécifique, car il ne visera que les symptômes rapportés par le patient. Qui plus est, « selon qu’on affirme au patient que c’est l’intensité de la douleur qui sera atténuée par le médicament plutôt que son aspect désagréable, ce sera un circuit différent dans le cerveau qui sera modulé. Grâce au choix de mots particuliers utilisés, on peut déclencher des mécanismes plus spécifiques, tandis qu’avec des analgésiques, tout le système de la douleur est visé », précise-t-il.

Les attentes que le médecin suscite chez son patient induisent la libération d’endorphines qui vont bloquer les signaux douloureux 

Les attentes

Deux mécanismes psychologiques peuvent induire l’effet placebo : les attentes et l’effet de conditionnement. « L’effet des attentes se manifeste quand le système de croyances du patient est bien arrimé aux symboles et suggestions qui sont proposés par le médecin et le contexte », explique M. Rainville.

Le sarrau que porte le médecin, le stéthoscope autour de son cou, son aptitude à mesurer la tension artérielle évoquent la connaissance et l’autorité médicales et vont générer une série d’attentes inconscientes quant à l’efficacité du traitement.

La suggestion du médecin qui affirme qu’il s’agit d’un bon traitement et que la plupart des gens qui le reçoivent vont mieux suscite pour sa part des attentes conscientes qui créent un espoir, un optimisme. Ces encouragements et ces symboles implicites dans le contexte du traitement servent à l’efficacité thérapeutique.

Le pouvoir des attentes est tel qu’il peut même induire un effet anti-thérapeutique, affirme le chercheur, qui a vérifié cette hypothèse par des expériences. « On a pu contrecarrer un effet analgésique réel et physiologique en affirmant au sujet que l’analgésique qu’on s’apprêtait à lui administrer induirait des douleurs. Les attentes d’inefficacité ou d’hyperalgésie que l’on avait suscitées ont carrément bloqué l’effet analgésique normalement attendu », raconte-t-il.

L’effet de conditionnement

Un conditionnement inconscient peut aussi provoquer un effet placebo. Par exemple, répéter un certain rituel qui a jusque-là été associé à un effet thérapeutique pourra induire un effet placebo. « Ouvrir la pharmacie pour prendre des comprimés qu’on sait efficaces à régler une migraine induit des effets bénéfiques ressentis avant même que l’agent pharmacologique entre en action », affirme Pierre Rainville, avant de rappeler une étude au cours de laquelle on a administré pendant plusieurs jours d’affilée une drogue provoquant la libération d’une hormone dans le sang.

Lorsqu’on a remplacé le médicament par un placebo administré au participant en respectant le même rituel (même comprimé, même lieu, même infirmière, même contexte), les chercheurs ont mesuré une augmentation de l’hormone dans le sang comparable à celle qui survenait après l’administration du vrai médicament.

« La réponse hormonale n’était peut-être pas d’une aussi grande amplitude qu’avec le médicament, mais il y avait néanmoins une réponse hormonale physiologique. Dans ce cas, on pense qu’il s’agit d’un conditionnement inconscient du système hormonal à la présentation du rituel thérapeutique. Ce phénomène de conditionnement a même été observé chez l’animal », relate M. Rainville, tout en rappelant que ce mécanisme de conditionnement a été démontré par Ivan Pavlov chez le chien.

On commence aujourd’hui à comprendre comment un placebo peut même modifier le système immunitaire !

Neuro-anatomie

Des études de neuro-imagerie ont montré que l’effet placebo débute dans le cortex frontal du cerveau. « Les attentes induites par les suggestions verbales du médecin et les symboles perçus lors de l’entrée dans le cabinet du médecin déclenchent des mécanismes qui prennent naissance dans les lobes frontaux, qui enverront des signaux vers les systèmes concernés : le tronc cérébral pour la douleur ou les noyaux gris centraux pour le contrôle moteur dans la maladie de Parkinson, par exemple », précise Pierre Rainville.

« Tout part de l’aire frontale, où nous traitons l’information et réfléchissons, où se forment nos pensées. De là, [des signaux nerveux] sont ensuite transmis aux systèmes plus bas, tels que les poumons, le système gastro-intestinal ou les vaisseaux sanguins. [Ces signaux nerveux] peuvent pousser les vaisseaux sanguins à se dilater, ce qui induira une baisse de la pression sanguine et un changement de la température de la peau », ajoute Amir Raz, professeur au Département de psychiatrie de l’Université McGill. « On commence aujourd’hui à comprendre comment un placebo peut même modifier le système immunitaire ! »

Mais généralement, « l’effet placebo n’est pas une cure, il ne peut pas guérir. Il peut toutefois moduler les symptômes », souligne Pierre Rainville.

Facteurs psychosociaux

Le genre d’empathie et de compassion que témoigne le médecin à son patient ainsi que les caractéristiques culturelles et sociales qu’il partage avec lui seront déterminants dans l’efficacité du placebo, affirme Amir Raz.

« Toutes sortes de comportements [du thérapeute], un sourire, une poignée de main, un regard dans les yeux, un mouvement du visage, le ton de la voix, le genre d’attention accordée au patient, la compassion manifestée à son égard, pourront influencer l’effet placebo.

« Tout ce qui établit un lien entre le thérapeute et son patient, comme le fait de parler la même langue, de partager la même culture, de vivre dans le même pays, d’avoir à peu près le même âge, d’être du même sexe, de porter tous les deux des lunettes, d’avoir tous les deux des enfants, a une grande importance, car ces éléments lient plus étroitement le thérapeute à son patient et font en sorte qu’ils ne sont plus des étrangers l’un pour l’autre.

« Le patient n’est ainsi plus seul, le thérapeute comprend son problème et pourra le résoudre grâce à son expertise médicale », explique M. Raz.

Les bons sujets

Les individus qui répondent bien à des placebos sont souvent des personnes qui se laissent facilement absorber par ce qu’elles font et qui sont capables de s’extraire mentalement de l’environnement dans lequel elles se trouvent, souligne Amir Raz. Ces personnes se laissent facilement entraîner et envoûter par la musique qu’elles écoutent. Elles perdent la notion du temps lorsqu’elles lisent un bon roman. Elles tombent amoureuses de l’acteur ou de l’actrice qui joue dans le film qu’elles regardent.

Si elles montent dans une voiture du métro pleine à craquer et qui pue, où c’est bruyant et où il fait chaud, elles arrivent à se dissocier de tout cela et à s’imaginer savourant la brise qui souffle sur une plage, donne comme exemple le chercheur, avant de souligner que les enfants sont également très sensibles à l’effet placebo parce qu’ils « font entièrement confiance aux adultes qui leur donnent le traitement, étant donné qu’ils sont encore dépendants financièrement et émotionnellement ».

Même s’ils sont gênés de l’avouer, les médecins sont de plus en plus nombreux à prescrire des placebos à leurs patients, qui pour la plupart en retirent des bienfaits, affirme M. Raz, qui a mené une enquête au Québec dans laquelle il a demandé à des médecins de lui confier anonymement s’ils prescrivaient des placebos dans leur pratique.

Certains psychiatres ont affirmé qu’ils prescrivaient un médicament, comme le Prosac, à une dose sub-thérapeutique, c’est-à-dire à une dose qui est si petite qu’elle n’a aucun effet. Certains dermatologues ont avoué qu’ils prescrivaient parfois une simple crème hydratante au lieu d’une pommade médicamentée. Certains généralistes ont reconnu avoir proposé une vitamine A à un patient même si cette vitamine n’allait avoir aucun effet pour son problème de santé, parce qu’ils sentaient que le patient avait besoin de recevoir quelque chose.

« Pour des douleurs dues à l’arthrite dans un genou, certains orthopédistes percent simplement des trous autour du genou et, quand le patient se réveille et voit le bandage, les incisions et les trous, il croit qu’il a réellement subi une intervention. Il fera ensuite de la physiothérapie et recommencera à marcher en pensant que la chirurgie a bien réussi. Dans les études où la moitié du groupe avait subi une vraie chirurgie alors que l’autre moitié n’avait subi qu’un simulacre d’opération, il n’y avait pas de différence entre les deux groupes. On peut donc se demander s’il n’est pas préférable de procéder alors à une fausse opération, puisque la vraie chirurgie peut s’accompagner de complications », explique M. Raz.

Autres facteurs

Le fait que le prix de la consultation soit très cher et qu’il faille attendre longtemps pour obtenir un rendez-vous augmente la valeur du traitement aux yeux du patient et pourra influencer l’effet placebo, affirme Amir Raz.

« Si le patient participe à une étude qui est conduite par l’Université Harvard, les effets mesurés pour un même placebo seront différents de ceux que l’on obtiendra si l’étude est menée par une université inconnue. Si les pilules de placebo sont petites, le patient aura l’impression de ne rien recevoir, alors que si elles sont grosses, il aura le sentiment qu’il reçoit un meilleur traitement », souligne le neuropsychologue.

Amir Raz ajoute que des études ont montré que les patients qui prennent trois placebos ressentiront un plus grand effet que s’ils n’en prennent qu’un seul. « Si le patient doit prendre un placebo toutes les quatre heures, chaque fois qu’il prend un comprimé il se dit qu’il prend soin de son corps et de sa maladie, et que la pilule lui fera du bien. Pourtant, la pilule ne fait rien au niveau mécanique, mais elle change sa façon de penser, et cette nouvelle façon de penser agit sur sa physiologie. C’est l’effet placebo », explique le chercheur.
5 commentaires
  • Christian A. Comeau - Abonné 4 novembre 2017 09 h 12

    La fraude homéopathique

    Tout le succès de l'homéopathie repose sur l'effet pacebo, deux pilules de sucre sont plus efficaces qu'une seule, les grosses gélules rouge sont en tête du palmares; mais rien ne bat une injection d'eau salée.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 4 novembre 2017 15 h 08

      Manifestement, vous ne connaissez rien à l'homéopathie. Il y a plusieurs courants dans cette médecine, par exemple les uni cités versus les pluralistes, les homéopathes qui recommande les hautes dilutions et non les plus faibles dilutions, etc. Irène Doiron

    • Roxane Bertrand - Abonnée 5 novembre 2017 12 h 44

      Un placebo qui fonctionne bien est beaucoup plus intéressant à prescrire qu’un médicament qui rend malade!

  • René Pigeon - Abonné 4 novembre 2017 19 h 36

    Est-ce que les hypocondriaques sont de meilleurs sujets que d’autres ?

    Est-ce que les professeurs Rainville et Raz peuvent nous dire si les hypocondriaques sont de meilleurs sujets que d’autres ?

  • Raymond Labelle - Abonné 4 novembre 2017 21 h 04

    La préséance de la conscience.

    Ce phénomène fait réfléchir à la question de la préséance de la conscience.

    C'est nous qui orientons nos pensées. Et ces pensées influencent le corps.

    Pas toujours nécessairement dans l'autre sens.