La communauté scientifique dans l’attente d’un réinvestissement d’Ottawa

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
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Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les années Harper ont fait mal à la recherche scientifique et, en dix ans, on a noté une réduction de plus de 30 % du financement par chercheur canadien. Voilà l’une des conclusions du rapport de C. David Naylor, un document remis au gouvernement de Justin Trudeau à sa demande en avril dernier, et qui recommande un solide réinvestissement. Sans quoi la compétitivité du Canada en matière de recherche continuera à s’éroder, préviennent les auteurs. Un rapport très bien accueilli par la communauté scientifique dans son ensemble.

Le rapport Naylor, issu du Comité consultatif sur l’examen du soutien fédéral à la science fondamentale, recommande un réinvestissement échelonné sur quatre ans dans les organismes subventionnaires, faisant passer leurs dépenses annuelles totales d’environ 3,5 milliards aujourd’hui à 4,8 milliards de dollars en 2022. À l’Association francophone pour le savoir (Acfas), on ne peut qu’applaudir, mais on demeure dans l’attente d’une concrétisation. L’organisation est d’ailleurs allée faire valoir son point de vue devant le Comité permanent des finances lors des consultations en vue du budget 2018.

« Les députés nous ont dit avoir déjà entendu à maintes reprises ce type de témoignages, indique le président de l’Acfas, Frédéric Bouchard. C’est la confirmation qu’il y a urgence et que cette urgence est portée par toute la communauté scientifique. Je sors de là sans calendrier et sans montant, mais il n’est pas irrationnel d’être optimiste en ce moment. »

Urgence parce que le rapport Naylor souligne une perte de compétitivité du Canada en matière de recherche sur la scène internationale. M. Bouchard rappelle qu’en 2001, 2 % du PIB était consacré à la recherche et l’innovation et qu’en 2016, ce taux n’est plus que de 1,6 %. Pendant ce temps-là, l’Allemagne et la Corée du Sud y consacrent 3 %, le Japon, 3,3 %, Israël, 4,2 %. La moyenne de l’OCDE se situant quant à elle autour de 3 %.

« Tous les pays très innovants ont augmenté la part de leur PIB consacrée à la recherche, remarque-t-il. Le Canada est l’un des seuls pays de l’OCDE à l’avoir vue baisser. Il n’y a pas de mystère, le taux de succès de nos recherches est en chute. »

Davantage de bourses

L’Association canadienne pour les études supérieures (ACES) est elle aussi allée plaider cette cause en audience prébudgétaire. Celle-ci appuie les chiffres du rapport Naylor, mais elle aurait souhaité que ce dernier aille plus loin dans les détails.

« Nous demandons plus d’harmonie au sein des différents organismes subventionnaires, explique Langis Roy, professeur à l’Institut de technologie de l’Université de l’Ontario et membre de l’ACES. Mes étudiants sont en science biomédicale, à la frontière entre le génie et la santé. À qui est-ce qu’ils envoient leur dossier de demande de bourse ? Il devrait y avoir un guichet unique qui veille à ce que cela arrive à la bonne place. On gagnerait en efficacité. »

Le professeur souligne par ailleurs que le nombre de bourses attribuées aux étudiants les plus méritants devrait être rehaussé. Il n’y en a en effet pas plus qu’il y a dix ans alors que les inscriptions aux cycles supérieurs, elles, ont augmenté de 30 %.

« Il faudrait également ouvrir ces bourses aux étudiants étrangers, précise-t-il. La diversité est enrichissante pour la recherche en matière de perspectives, d’influences, de savoir-faire. Il y a tellement de vertu à mener des collaborations internationales. Aujourd’hui, les professeurs qui veulent garder leurs étudiants étrangers vont puiser dans leurs propres fonds. Ça n’a pas d’allure ! »

L’ACES souhaite par ailleurs que l’argent de la recherche soit augmenté tant dans les sciences dures et de la santé que dans les sciences humaines et sociales. Le professeur Roy explique que de plus en plus de projets de recherche sont multidisciplinaires. Lui, par exemple, étudie les capteurs corporels et il a besoin de collaborer avec des équipes qui travaillent sur les questions d’éthique.

Subvention universelle de recherche

La concentration des fonds en fonction des grands champs disciplinaires de recherche est également dénoncée dans une note sur le financement de la recherche universitaire au Québec, publiée l’an dernier.

Une note qui révèle que dans les universités de la province, entre 2003 et 2010, le financement est passé de 1,54 à 1,45 milliard de dollars, alors que, dans le même temps, le nombre de professeurs augmentait de 9,34 %. Le budget de recherche moyen par professeur a donc diminué de 15 % au cours de la période.

« Il y a eu depuis un réinvestissement du côté des Fonds de recherche du Québec, commente Martin Maltais, professeur au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) et coauteur de la note de recherche. Mais non seulement cela ne vient pas couvrir les désinvestissements des dernières années, mais en plus, le gros des sommes que les chercheurs peuvent aller chercher, c’est du fédéral qu’elles proviennent. »

Plusieurs professeurs, dont Martin Maltais, militent pour la mise en place d’une subvention universelle de recherche, qui soit ajoutée au fonds de fonctionnement des établissements et versée annuellement à chaque professeur qui désire faire de la recherche.

« Une subvention de l’ordre de 10 000 à 15 000 $, précise-t-il. Les professeurs pourraient avoir accès relativement facilement à ce financement de base afin de lancer des projets de recherche. Cela leur permettrait de débroussailler correctement, de maintenir un minimum d’étudiants actifs, de parfaire leurs travaux et, comme cela, de se positionner auprès des organismes subventionnaires pour aller chercher des sommes plus importantes au Canada ou à l’international. »

Cette mesure nécessiterait un effort supplémentaire de 100 millions de dollars de la part du gouvernement du Québec et représenterait une hausse de moins de 2 % du budget annuel de fonctionnement des universités, analyse M. Maltais.

Le professeur ajoute par ailleurs ne pas croire en un financement par le privé. En dehors du secteur de la santé, où des profits sont plus directement envisageables, il note un certain désengagement du milieu des affaires dans les dernières années.

« Le financement de la recherche universitaire par le privé est un mythe, affirme-t-il. C’est inquiétant parce qu’on a bradé des espaces dans les universités pour monter des partenariats, mais on s’aperçoit que les retombées ne sont pas à la hauteur. »