Plaidoyer contre l’opacité des essais cliniques

Omettre de publier des résultats négatifs ou peu significatifs a de multiples conséquences.
Photo: Miguel Medina Agence France-Presse Omettre de publier des résultats négatifs ou peu significatifs a de multiples conséquences.

Des chercheurs de l’Hôpital d’Ottawa pressent les agences de financement publiques de la recherche au Canada d’adopter une politique ferme qui exigerait la déclaration de tous les résultats issus d’une recherche clinique, qu’ils soient positifs ou négatifs, et qui instaurerait des contrôles visant à vérifier que ces résultats ont bel et bien été rapportés.

Actuellement, rien n’oblige les chercheurs canadiens à diffuser publiquement et rapidement tous les résultats qu’ils ont obtenus lors d’essais cliniques. Et pour cette raison, il est permis de croire que nombre de résultats négatifs ou peu concluants, voire d’études complètes, n’ont jamais été révélés publiquement, un phénomène grave qui fausse l’évaluation des nouveaux médicaments dont on s’apprête à autoriser la commercialisation.

Une revue systématique des essais cliniques ayant été approuvés par les comités d’éthique de la recherche ou ayant été inscrits dans un registre a montré dans la revue PLoS One en 2014 que les résultats d’environ 50 % de ces études n’ont jamais été rapportés publiquement. Cette revue a également souligné que les études ayant conduit à des découvertes statistiquement positives étaient plus susceptibles d’être publiées que celles ayant abouti à des résultats négatifs.

Omettre de publier des résultats négatifs ou peu significatifs a de multiples conséquences, affirme Kelly Cobey qui signe un commentaire dans le Journal de l’Association médicale canadienne (JAMC), avec deux autres chercheurs du Centre de journalologie (étude des publications scientifiques) de l’Institut de recherche de l’Hôpital d’Ottawa. « Les personnes qui participent à ces essais cliniques le font pour améliorer la vie des gens souffrant d’une maladie. Si on ne publie pas et ne partage pas tous les résultats, nous trahissons les individus qui ont participé à une telle étude en acceptant les risques qui y étaient associés», explique-t-elle.

«Au-delà de ça, il y a aussi le fait que, si nous ne connaissons pas tous les résultats obtenus sur un médicament, dont notamment ceux d’études ayant abouti à des résultats négatifs, nous pourrons penser que ce médicament est efficace, alors que, si on combine les résultats publiés à ceux qui ne l’ont pas été, l’efficacité de ce médicament pourra s’avérer moindre. Si les résultats non significatifs ou négatifs ne sont pas publiés et qu’on autorise ce médicament uniquement sur la foi des résultats positifs qui ont été publiés, il y a le risque que ce médicament cause des préjudices aux patients », poursuit-elle.

Elle donne en exemple le cas médiatisé du Tamiflu (oseltamivir). « Ne se fiant qu’aux études publiées sur ce médicament, un certain nombre de gouvernements ont investi des millions de dollars pour faire des réserves de ce médicament en prévision d’une pandémie de grippe. Or, quand les chercheurs ont pris connaissance de tous les résultats, autant ceux provenant d’études publiées que de celles qui ne l’avaient pas été, ils ont trouvé que ce médicament avait une efficacité limitée et qu’il pouvait engendrer certains problèmes. »

Silence canadien

Des actions ont été mises en oeuvre pour remédier à cette situation. Dans la déclaration d’Helsinki de 2013, l’Association médicale mondiale affirme que tous les essais cliniques doivent être enregistrés et leurs résultats, rapportés.

En 2015, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) insistait pour que les résultats d’essais cliniques soient rapportés dans un registre au cours des 12 mois suivant la fin de l’étude.

Et le 18 mai 2017, neuf bailleurs de fonds à travers le monde ont publié une déclaration commune sur la plate-forme du système d’enregistrement international des essais cliniques de l’OMS dans laquelle ils insistent sur l’importance de partager les résultats dans un délai convenable et s’engagent à adopter une politique en ce sens, ainsi qu’à imposer des contrôles afin de s’assurer que les études qu’ils financent ont été rapportées adéquatement. « Malheureusement, aucune agence publique de financement de la recherche en santé du Canada ne figure à ce jour parmi les signataires de cette déclaration », se désole Mme Cobey.

Elle souligne que « l’Énoncé de politique des trois conseils sur l’éthique de la recherche avec des êtres humains [Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, Conseil de recherches en sciences humaines et les Instituts de recherche en santé du Canada] et de Santé Canada ne fournit aucune directive précise sur la façon de rapporter les résultats d’essais cliniques. On invite les chercheurs à rapporter leurs résultats “dans un temps opportun”. Cela est bien en dessous des normes internationales qui spécifient un échéancier ferme. Chaque chercheur peut interpréter cette formule à sa façon, car elle laisse au chercheur toute la latitude de décider quand il déposera ses résultats. Comme le cadre national ne comprend pas d’échéances spécifiques, il est difficile pour les institutions qui hébergent des études cliniques en leurs murs de faire respecter les règles internationales. »

Déclaration commune

Kelly Cobey et ses deux collègues espèrent que les trois conseils signeront la déclaration commune et adopteront une politique plus ferme, « mais, encore plus important, qu’ils procéderont à des vérifications. Par exemple, si un chercheur reçoit un financement pour mener une étude clinique, on pourrait vérifier à la fin de sa période de financement qu’il aura bien rapporté les résultats clairement et complètement dans le registre et, on l’espère, qu’il aura publié la même chose dans une revue scientifique », résume Mme Cobey.

Dans un registre

Et pourquoi d’abord et avant tout dans un registre plutôt que dans une publication scientifique ? « Souvent quand les chercheurs publient les découvertes qu’ils ont faites dans un manuscrit, ils peuvent permuter certains résultats ou en éluder d’autres. Ils rapportent sélectivement certains résultats. Par contre, les résultats qu’ils rapportent dans un registre doivent être précis et complets et correspondre au protocole de l’étude qui avait été préalablement enregistré dans le même registre. Si certains résultats sont passés sous silence, cela apparaîtra très évident », explique la chercheuse.

« Publier un article serait acceptable si les pairs qui révisent l’article peuvent examiner les résultats dans le registre afin de vérifier que le manuscrit rapporte précisément tous les points que le protocole annonçait. Mais les réviseurs et les journaux manifestement ne le font pas », fait aussi remarquer la chercheuse avant d’ajouter qu’une autre raison pour laquelle il est important de rapporter d’abord dans le registre est le fait que ce dernier « est en accès libre ».

« N’importe qui peut voir les résultats déposés dans le registre, alors que l’accès à certaines publications scientifiques est payant. Idéalement, les chercheurs devraient rapporter leurs résultats dans le registre dans l’année qui suit la fin de l’étude, et ensuite publier fidèlement les résultats dans une revue scientifique. »

2 commentaires
  • Robert Beaulieu - Abonné 23 octobre 2017 10 h 56

    Tiens donc!

    On entend souvent des commentateurs pourtant intelligents et supposément instruits s'offusquer et passer des remarques désobligeantes à l'égard des parents qui refusent de faire vacciner leurs enfants.
    La naïveté de ces commentateurs aguerris me surprend toujours, puisque le laisser aller de l’auto- réglementation de plusieurs industries, dont celles des produits pharmaceutiques, est connu depuis longtemps.
    La situation décrite dans l'article est d'autant plus bizarre puisqu'il s'agit ici de recherches financées directement avec des fonds publiques!
    Les agences internationales demandent de la transparence.
    « Malheureusement, aucune agence publique de financement de la recherche en santé du Canada ne figure à ce jour parmi les signataires de cette déclaration ».

    Pensez-vous que le système d'influence des lobbys sur les partis politiques et le gouvernement y soit pour quelque chose?
    Cet état de fait est généralisé dans nombres d'industries dont les activités et/ou les produits affectent la santé et le bien-être des gens.
    Pensez-vous qu'on surveille d'assez prêt les fabricants de pesticides?
    Pensez-vous qu'ils rapportent leurs résultats d'études négatives?
    Dans le domaine alimentaire, les exemples ne manque pas. Pensez-vous que les boissons énergisantes c'est super bon pour les jeunes?
    Quand les profits sont la priorité numéro un et que personne ne surveille, les gens ont raison de se méfier.

    • Serge Beauchemin - Abonné 23 octobre 2017 15 h 09

      Quand des parents supposément très éduqués et instruits du fait qu'il faudrait faire vacciner leur petit enfant contre les maladies infantiles (rougeole, rubéole, roséole, scarlatine, varicelle, oreillons, bronchiolite, coqueluche, etc...), quand ces parents refusent de faire vacciner leur enfant, de peur que ça puisse causer l'autisme, je trouve cela imprudent et malavisé.