Les chimpanzés s'adaptent à bien des choses... mais pas aux pesticides

Aragon, un chimpanzé adulte qui est atteint d'une malformation nasale vraisemblablement causée par les pesticides.
Photo: Jean-Michel Krief Aragon, un chimpanzé adulte qui est atteint d'une malformation nasale vraisemblablement causée par les pesticides.

Après avoir découvert que les chimpanzés ont recours à des plantes médicinales présentes dans leur environnement pour se soigner, la vétérinaire française Sabrina Krief a cherché à savoir comment ces primates en voie de disparition réagissent à la destruction de leur habitat et au braconnage dont ils sont victimes. Ses observations des huit dernières années révèlent l’extraordinaire adaptation comportementale de ces animaux, mais aussi un fléau méconnu, celui des malformations faciales dont sont atteints un bon nombre d’individus en raison de leur exposition aux pesticides. De passage à Montréal, Mme Krief, qui est professeure au Muséum d’histoire naturelle de Paris, donne une conférence ce soir 3 mai au Coeur des sciences de l’UQAM sur ces menaces qui pèsent sur les chimpanzés de même que sur leur incroyable savoir en matière de pharmacopée.

En 2008, Sabrina Krief a mis sur pied une station de recherche dans une zone du parc national de Kibale en Ouganda, qui est entourée de populations humaines et de vastes plantations de thé, et qui est traversée par une autoroute reliant la capitale Kampala à la frontière de la République démocratique du Congo. Grâce à des caméras installées à la bordure du parc, son équipe a pu constater que les chimpanzés allaient piller régulièrement les champs dans lesquels on cultivait du maïs. Mais voyant que les villageois surveillaient de près leurs champs, ils ont adapté leur comportement et sont « devenus des pilleurs nocturnes alors qu’il s’agit d’animaux entièrement diurnes ». De plus, « ils ne procèdent jamais durant les nuits de pleine lune. Ils partent piller entre 23 h et 24 h, alors que c’est l’heure en principe à laquelle ils construisent leur nid pour la nuit », précise-t-elle. Les chercheurs ont également remarqué que les pilleurs viennent en grands groupes qui incluent aussi bien des mâles que des femelles, des adultes que des jeunes, voire des mères avec leurs petits.

« Nous avons observé que les chimpanzés qui pillent la nuit sont beaucoup moins anxieux. Ils présentent moins de comportements de vigilance et ils restent plus longtemps dans les champs. Ils ont développé une stratégie efficace pour acquérir des ressources supplémentaires », souligne Mme Krief.

Les chercheurs ont aussi pu se rendre compte que l’autoroute n’était pas une barrière infranchissable, car leurs enregistrements vidéos ont montré que de grands groupes de chimpanzés dirigés par un mâle adulte dominant traversaient cette route pourtant très passante. Au sein de ces groupes, les individus plus vulnérables, comme les femelles et leurs enfants, ainsi que les individus handicapés, étaient généralement encadrés pour éviter qu’ils soient exposés.

Les chimpanzés qui pillent la nuit sont beaucoup moins anxieux [...]. Ils ont développé une stratégie efficace pour acquérir des ressources supplémentaires.

 

L’équipe de Mme Krief a aussi observé que les chimpanzés qui étaient mutilés d’un bras ou d’une jambe en raison des pièges tendus par des braconniers grimpaient aux mêmes espèces d’arbres que les individus normaux pour s’alimenter et se hissaient aussi haut. De plus, ils n’étaient absolument pas exclus du groupe. Toutefois, ces mutilés, qui représentaient 30 % de la communauté étudiée, passaient beaucoup moins de temps à se reposer. Quant aux individus devenus orphelins, ils étaient adoptés par des mâles qui assuraient ainsi leur survie, qui autrement aurait été grandement menacée.

Pesticides

« Ces résultats montrent que les chimpanzés ont une plasticité comportementale qui leur permet de répondre à certaines des menaces qui pèsent sur eux. Mais d’autres de nos résultats sont vraiment inquiétants », affirme Mme Krief. En effet, son équipe a découvert que 25 % des chimpanzés habitant la zone d’étude du parc présentaient des malformations faciales, telles qu’une atrophie des narines, une face concave ou une fente labio-palatine, communément appelée bec-de-lièvre, des difformités d’un membre ou des troubles de la reproduction.

Dans un article publié la semaine dernière dans la revue Science of Total Environment, les chercheurs attribuent ces malformations congénitales aux pesticides utilisés dans les cultures vivrières et de thé entourant la zone de Sebitoli qui était étudiée par l’équipe de Mme Krief. Ils affirment être arrivés à cette conclusion après avoir procédé à des prélèvements de tiges, d’épis et de grains de maïs, de sol, de sédiments de rivière, de muscles de poissons et d’urine de chimpanzés, puis avoir analysé leur contenu en pesticides. Car leurs mesures ont révélé des doses supérieures à celles recommandées de DDT et de son métabolite, de chlorpyrifos et d’imidaclopride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes, dans leurs échantillons. En particulier, Colin et Lauren Chapman, de l’Université de McGill, ont noté que, tandis que la chair des poissons vivant dans la zone de Sebitoli contenait de fortes concentrations de pesticides, celle des poissons habitant dans la zone plus naturelle de Kanyawara en était complètement exempte.

Le fait que des babouins présentaient le même type de malformation nasale que les chimpanzés confirme que cette anomalie découle bien des pesticides plutôt que d’un problème génétique dû à la consanguinité, précise Mme Krief.

Préoccupée par cette menace insidieuse que constituent les pesticides, Sabrina Krief a le projet de mettre en place en périphérie du parc « une zone tampon d’agriculture biologique, équitable et durable qui réduirait les risques liés aux pesticides et qui permettrait aussi aux habitants locaux d’obtenir de meilleurs revenus et des moyens de subsistance qui feraient en sorte qu’ils n’auraient pas besoin de piller le parc pour obtenir à manger. Si on ne passe pas d’abord par la réduction de la pauvreté, on ne pourra pas sauver les chimpanzés ! » déclare-t-elle.

2 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 3 mai 2017 13 h 55

    DDT encore employé?

    Il n'y a pas que les chimpanzés et autres animaux qui doivent souffrir des pesticides si le DDT se retrouve encore dans l'environnement là-bas. Beaucoup de travail à faire en afrique.

  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 3 mai 2017 16 h 48

    Le mode de production capitaliste mondial va tout détruire sur son passage...

    Déforestation, destruction des habitats naturels, extinctions d'espèces animales, etc.

    La beauté naturelle est en voie d'extinction. Sentiment total d'impuissance devant ces gâchis... Déprimant!