La culture scientifique, c’est aussi pour les adultes!

Martine Letarte Collaboration spéciale
Le Cœur des sciences de l’UQAM organise des excursions pour observer les bernaches en compagnie de chercheurs.
Photo: Laurentboursier.com Le Cœur des sciences de l’UQAM organise des excursions pour observer les bernaches en compagnie de chercheurs.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Lorsqu’on pense à la culture scientifique, on pense souvent spontanément aux jeunes. Avec les activités du Centre des sciences de Montréal notamment et les Expo-sciences. Or, les adultes aussi ont beaucoup à gagner en enrichissant leur culture scientifique. Un panel des Journées internationales de la culture scientifique (JICS) expliquera pourquoi et se penchera également sur différentes stratégies pour rejoindre ce public.

Avez-vous vu passer récemment sur les réseaux sociaux cette vidéo de BBC Earth dans lequel on voit un minuscule poisson-globe japonais sculpter avec minutie une grande rosace dans le sable avec ses nageoires pour attirer une femelle ? Ou encore, observer au microscope une daphnie, un crustacé de la taille d’une puce dont on voit tous les organes vitaux grâce à son corps transparent ?

« Devant ces phénomènes spectaculaires, l’adulte retrouve la capacité qu’il avait enfant à s’émerveiller, comme il peut le faire aussi devant un tableau ou un spectacle de danse, constate Sophie Malavoy, directrice du Coeur des sciences de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). On ne l’entend jamais, mais la science est une source d’inspiration, d’émerveillement. »

La culture scientifique permet même de s’ouvrir sur des éléments invisibles du monde.

« On pense à l’accélérateur de particules, par exemple, et à la cosmologie, affirme Sophie Malavoy, qui a proposé le panel aux JICS. La culture scientifique change la vision du monde et l’élargit. »

Elle outille aussi bien sûr le citoyen dans sa vie de tous les jours.

« Il en a besoin pour évoluer, pour prendre les bonnes décisions, pour aiguiser son esprit critique, par exemple par rapport à la désinformation et aux faits alternatifs », explique la directrice du Coeur des sciences, qui organise 120 activités par année, dont 80 destinées à la clientèle adulte, un volet qui ne reçoit toutefois pas de financement du gouvernement, contrairement aux activités scolaires.

Clientèle adulte : parent pauvre de la culture scientifique

Au Québec, les activités pour développer la culture scientifique sont souvent soutenues chez les jeunes pour créer une relève et former une main-d’oeuvre qualifiée.

« C’est très important de le faire, mais la culture scientifique ne devrait pas être que ça, affirme Sophie Malavoy. Il faut aller au-delà des préoccupations économiques, d’éducation et de recrutement. Lorsqu’on soutient les arts, ce n’est pas seulement pour former des artistes ! On veut aussi que des gens apprécient les oeuvres. Il n’y a pas de parallèle en culture scientifique. »

Mélange de culture, d’éducation, de loisir, puis de science et d’innovation, la culture scientifique est souvent laissée pour compte dans les débats et les programmes de financement. Par exemple, lorsque le ministère de l’Économie, de la Science et de l’Innovation a lancé son processus de consultation pour créer sa Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation attendue prochainement, on ne retrouvait pas la culture scientifique dans les thèmes de réflexion proposés. C’était la même chose à la Ville de Montréal pour son Projet de politique de développement culturel 2017-2022. Les gens du milieu se sont mobilisés, et la culture scientifique a finalement fait partie des débats, mais il reste que les défis sont grands.

Doyen des magazines dans la province et seule publication de culture scientifique destinée aux adultes au Canada, Québec Science a failli perdre son financement gouvernemental vital il y a quelques années.

« Québec Science est une belle histoire de succès, mais il reste que, derrière sa super longévité, il se cache une lutte constante pour sa survie et c’est le cas de plusieurs autres organisations scientifiques », constate Marie Lambert-Chan, rédactrice en chef de Québec Science depuis bientôt un an.

Et puis, si Québec Science a de fidèles lecteurs, dont certains pratiquement depuis sa création en 1962, il n’en demeure pas moins que l’équipe du magazine doit travailler fort pour rejoindre un plus grand public.

« On tente d’aller chercher des lecteurs après le cégep et l’université, lorsqu’ils commencent leur carrière, leur vie adulte et qu’ils ont de jeunes enfants », affirme Marie Lambert-Chan, qui participera au panel.

Des pistes de solution

Sophie Malavoy constate aussi le défi de rejoindre cette clientèle adulte qui peut aller au cinéma ou au théâtre plutôt qu’opter pour une activité de culture scientifique.

Comment s’y prend donc le Coeur des sciences pour que ses activités affichent pratiquement toujours complet ? Par l’originalité de ses propositions et la capacité à trouver un angle qui rejoint les préoccupations des adultes.

« Nous organisons entre autres des excursions, dont une sur l’écologie aquatique où nous emmenons les gens en bateau sur un lac pour recueillir des échantillons avec des scientifiques de l’UQAM, explique Sophie Malavoy. Puis, cette fin de semaine, c’est l’observation des bernaches sur les îles de Varennes. Les gens tripent comme des malades ! »

Des spectacles scientifiques sont aussi organisés, comme celui avec la compagnie de danse O Vertigo dans le cadre de l’Off Festival Eurêka en 2014. À travers les extraits chorégraphiques, le public découvrait la biomécanique du corps et comment le cerveau apprend une chorégraphie.

« Nous avons une très bonne collaboration du milieu artistique et, heureusement, parce que les mélanges de discipline fonctionnent très bien avec le public adulte, constate Sophie Malavoy. Multiplier les partenariats permet aussi d’agrandir le réseau de diffusion. »

Elle suggère d’ailleurs qu’on mette en place des passerelles pour faciliter l’arrimage entre le milieu de la culture scientifique et les autres, notamment artistique et gouvernemental.

L’argent est bien sûr le nerf de la guerre pour réaliser les ambitions des organisations.

« Par exemple, Québec Science doit être plus présent sur le Web, commencer à faire de la vidéo et réaliser davantage d’événements pour augmenter sa visibilité, explique Marie Lambert-Chan. On n’a pas forcément les ressources pour tout faire, mais ce ne sont pas les idées qui manquent. »

La rédactrice en chef est bien placée pour constater dans des courriels et même dans des lettres manuscrites de lecteurs qui ont dépassé les 80 printemps que la curiosité n’est pas l’apanage des jeunes.

« Ils nous posent des questions, ils nous disent qu’ils prendraient des numéros plus longs et plus fréquents dans l’année. Des adultes demeurent extraordinairement curieux toute leur vie. Le défi est de piquer la curiosité de ceux qui se disent trop occupés. »