La science mise en scène

Vous faire rencontrer des chercheurs passionnants et passionnés, c'est ce que proposent la revue Découvrir et Le Devoir dans cette série de portraits de membres de notre communauté scientifique. Ces portraits, présentés en primeur ici, sont extraits de la revue bimestrielle Découvrir, qui rend compte des avancées de la recherche d'ici, dans toutes les disciplines. Le dernier numéro est en kiosque ces jours-ci (www.acfas.ca/decouvrir).

«Tout aurait été plus simple si, en 1985, j'avais fait porter ma thèse de doctorat sur le thème du bourgeois chez Balzac. » Mais non. Pour Jean-François Chassay, alors jeune diplômé en littérature n'ayant conservé que des « souvenirs d'horreur » de ses cours de physique au secondaire, un sujet improbable s'imposait : l'imaginaire scientifique dans le roman La Vie mode d'emploi, de George Perec.

Voilà comment physique, chimie, bio et maths ont commencé à se frayer un chemin jusqu'à ce lecteur boulimique de romans, au point d'en faire progressivement l'un des rares spécialistes de la culture scientifique telle que représentée dans la littérature. Ce thème, avec celui de la littérature américaine, est d'ailleurs au centre des nombreux travaux qui lui ont valu le prix d'excellence en recherche de l'Université du Québec 2002.

Désormais réconcilié avec la science, ce professeur d'études littéraires de l'UQAM s'adonne même, aujourd'hui, à des activités publiques de promotion scientifique ! La dernière en date : la confection d'un répertoire de fictions scientifiques, publié en collaboration avec la Société pour la promotion de la science et de la technologie sous le titre La Science des écrivains - ou comment la science vient à la littérature.

M. Chassay voit ce document comme un outil qui permettra aux bibliothécaires et aux enseignants des écoles secondaires de recommander certaines lectures aux jeunes. « Les romans peuvent être un bon moyen de connaître la science et les scientifiques et de s'éveiller aux débats sociaux sur les effets possibles des découvertes dans ce secteur », estime-t-il.

Pour lui, la littérature a un rôle majeur à jouer dans l'univers scientifique, ce qu'il résume ainsi : « La science fait la science, la vulgarisation explique la science, la littérature met en scène la science. » Bref, les écrits littéraires témoignent de l'existence sociale de la science et la renforcent.

Le répertoire La Science des écrivains a été conçu au sein de l'équipe qu'il dirige, le groupe Sélectif (Savant et espace du laboratoire : épistémo-critique de textes irrigués par la fiction). Base du travail d'analyse de Sélectif, ce répertoire présente non seulement des références bibliographiques mais également des indications sur le champ scientifique, le savant et son laboratoire, tels que mis en scène dans chacun des romans sélectionnés, ainsi que sur les notions soumises au lecteur, notamment la science, la parascience, les bouleversements épistémologiques.

Pour le moment, on compte 180 titres dans ce répertoire, tous parus après la Seconde Guerre mondiale et peuplés de multiples figures scientifiques : du savant fou imaginé par Alessandro Baricco dans Océan mer à l'astrophysicien imposteur de Didier Decoin dans Autopsie d'une étoile, en passant par le généticien de Michel Houellebecq dans Les Particules élémentaires.

La culture des scientifiques

Cette première moisson du groupe Sélectif — qui mettra sa liste périodiquement à jour — montre avant tout à quel point la figure du savant est présente dans la littérature contemporaine. « En fait, on voit de la science dans certains textes de fiction dès le XVIe siècle, souligne Jean-François Chassay. Qu'on pense à Rabelais... » Au fil du temps, les romans ont reflété les transformations de la science, par exemple la diversification des disciplines scientifiques, mais aussi l'attitude de la société à leur égard. Ainsi, Frankenstein, paru au XIXe siècle, est sans doute le premier roman où s'est exprimée une réflexion laïque et critique sur le pouvoir de la science, note M. Chassay.

Selon lui, il est normal que la littérature de tous les temps fasse une place à l'univers scientifique. « Même si elle est rarement un sujet de conversation autour d'une table, comme peut l'être le cinéma, la science est indissociable de la culture », estime-t-il. Indissociable parce que les avancées scientifiques sont indéniablement influencées par la culture dans laquelle baignent les scientifiques, par exemple l'état des connaissances, le contexte social, les sensibilités. Quant à la culture, écrivait-il dans Imaginer la science - Le savant et le laboratoire dans la fiction contemporaine, essai paru l'an dernier, « [elle] n'a de sens que si les sciences l'enrichissent de leurs découvertes ».

...lément de culture et lieu de pouvoir, la science constitue donc l'un des objets de la littérature, elle-même « une forme de savoir qui met en scène les savoirs », dit M. Chassay. La littérature a pour sujet principal l'individu, et la science a un effet sur les individus. « Je crois que tout roman culturellement fort aborde les sciences », ajoute-t-il.

C'est ce qu'il démontre dans Imaginer la science, en soulignant la place des personnages de scientifiques dans une quinzaine de romans et en traçant des liens entre ce qui en émane et les réflexions qui ont cours dans la société. Par exemple, le regard croisé sur la forme et le langage que portent un physicien et un écrivain dans le roman Atlas occidental, de Daniele Del Giudice, ramène M. Chassay à l'essai d'Henri Laborit, L'...loge de la fuite, à propos de la conscience des limites matérielles qui impose, ou non, ses contraintes à l'imagination.

Plusieurs romanciers québécois proposent eux aussi des personnages de scientifiques dans leurs oeuvres. Curieusement, c'est par l'analyse de la présence des ...tats-Unis dans les romans d'ici que Jean-François Chassay a vu surgir l'importance de ce symbole de modernité. « Presque chaque fois qu'on parle des ...tats-Unis dans les romans québécois, depuis le XIXe siècle, c'est en lien avec les technosciences et l'idée de progrès. »

Par exemple, le scientifique est un Américain, ou encore, il a séjourné au sud de notre frontière. Après la parution de son livre Ambiguïté - Le roman québécois face aux ...tats-Unis, M. Chassay a scruté, cette fois, les romans américains et y a constaté l'omniprésence de la technoscience, surtout celle liée aux communications. Il a fait part de ses réflexions dans Fils, lignes, réseaux - Essai sur la littérature américaine (1999).

Voilà qui donne un aperçu des activités universitaires du personnage, qui a déjà à son actif une demi-douzaine de livres et une cinquantaine d'articles savants. Le prix d'excellence en recherche décerné en 2002 soulignait la valeur de cet apport. Mais pour le récipiendaire, cet honneur récompense autant le professeur en lui que le chercheur. « L'enseignement apporte tout, témoigne-t-il : la stimulation, le désir de rigueur et, surtout, le contact avec les évidences oubliées. »

Place au romancier

M. Chassay cultive également le contact avec la production littéraire, puisqu'il a lui-même écrit trois romans. « Je suis une personne très organisée, plaide-t-il lorsqu'on s'étonne de sa grande productivité. Et puis, j'aime bien m'imposer des contraintes. » Comme celle de publier chaque année un livre : roman ou essai. Les contraintes, juge-t-il, peuvent favoriser la création. En cela, Jean-François Chassay se dit proche des idées du groupe OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle), auquel sont associés Raymond Queneau, Italo Calvino et George Perec. Ce groupe des années 1960, qui ne s'est jamais pris au sérieux, nous a laissé notamment des textes dont toutes les phrases comportaient le même nombre de mots, d'autres sans un seul « e » ou construits selon un ordre mathématique déterminé. « C'est un peu comme lorsqu'on faisait des poèmes en tenant compte du nombre de syllabes et des rimes », illustre-t-il.

C'est ainsi qu'avant d'écrire la première ligne de L'Angle mort, paru en 2002, M. Chassay avait déjà construit une structure précise des six chapitres de son roman et établi un parcours linéaire pour ses trois personnages. Finaliste aux Prix du gouverneur général de 2003, le roman a reçu un bon accueil des critiques littéraires.

Promoteur des sciences, chercheur productif, professeur attentif et romancier reconnu, Jean-François Chassay n'a pourtant pas perdu sa voracité de lecteur : il trouve encore le temps de lire une dizaine de romans par mois, pour son seul plaisir. Et, le croirez-vous, il a également une vie privée de mari et de père !

Peut-être des scientifiques se pencheront-ils un jour sur la relativité du temps chez les littéraires...