Il faut stabiliser la pratique du conseil scientifique

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, affirme qu’avec l’élection d’un gouvernement libéral à Ottawa «les scientifiques se portent mieux, c’est beaucoup plus positif. C’est encore tôt, mais les changements rapides qui ont été faits, par exemple, au ministère de l’Environnement, rendent les gens optimistes».
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, affirme qu’avec l’élection d’un gouvernement libéral à Ottawa «les scientifiques se portent mieux, c’est beaucoup plus positif. C’est encore tôt, mais les changements rapides qui ont été faits, par exemple, au ministère de l’Environnement, rendent les gens optimistes».

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le poste de scientifique en chef n’existe pas ailleurs au Canada. Celui qui occupe le siège, Rémi Quirion, est de toutes les tribunes. Il souhaite stabiliser, voire élargir la pratique du conseil scientifique auprès des gouvernements. Entrevue.

Rémi Quirion s’intéresse à tout : « Je suis sur le conseil d’administration du Musée des beaux-arts de Montréal depuis quelques mois ! C’est très intéressant de pouvoir faire le lien entre les arts et les neurosciences. C’est très dynamique, ce qui se passe au musée actuellement. » En fait, siéger aux CA de différents organismes fait partie de son mandat… Il est le président des conseils d’administration des trois Fonds de recherche du Québec. Rémi Quirion est donc le responsable des grandes orientations du Fonds Santé, du Fonds Nature et technologies — qui englobe les sciences pures, les mathématiques et le génie — et du Fonds Société et culture — qui comprend les sciences sociales et humaines, la gestion et l’administration, les arts et la culture.

En 2011, sous l’égide du gouvernement de Jean Charest et à l’initiative du ministre Clément Gignac se crée le poste de scientifique en chef. Son rôle est de conseiller le gouvernement et les ministres en titre pour tout ce qui touche la recherche et l’innovation. « C’est, je dirais, mon premier mandat. On peut parler de la radicalisation, de l’exploration minière, du maritime ou encore de la santé, tous des sujets sur lesquels je donne des avis et où, par la suite, ce sont les ministres qui décident des gestes à poser. »

En fait, s’il existe un scientifique en chef, c’est pour trouver de nouvelles façons de faire pour que les experts de différentes disciplines travaillent ensemble à trouver des solutions aux grands défis de société actuels. Il est notamment question ici de démographie et de changements climatiques. Le troisième mandat de Rémi Quirion consiste à faire connaître à l’international ce qui se passe ici même au Québec avec nos chercheurs en participant à des événements ou à l’aide de collaboration de recherche. Finalement, Rémi Quirion travaille à assurer la relève en recherche et, du même coup, il cherche à vulgariser et faire la promotion des sciences et de la recherche. Notre scientifique en chef est un peu orphelin, puisque dans les autres provinces, il n’existe pas d’équivalent, et à Ottawa, le titre a déjà existé, mais un certain Stephen Harper s’est empressé de le faire disparaître dès son élection.

Solidifier les bases de l’avis scientifique

Partout, les gouvernements du monde entier n’ont jamais autant été avides d’avis scientifiques ; ils veulent tous trouver des solutions aux changements qui affectent la planète. Pourtant, récemment au Canada, sous l’ère Harper, les scientifiques ont été bâillonnés et la science elle-même en a bien souffert. Cette situation a beaucoup fait réfléchir les scientifiques, même si Rémi Quirion affirme qu’aujourd’hui, avec l’élection d’un gouvernement libéral à Ottawa, « les scientifiques se portent mieux, c’est beaucoup plus positif. C’est encore tôt, mais les changements rapides qui ont été faits, par exemple, au ministère de l’Environnement, rendent les gens optimistes ». Pour la recherche et la science, ce dont on a besoin c’est d’un investissement à long terme et, selon Rémi Quirion, le gouvernement actuel semble réfléchir à des programmations pour appuyer la recherche et l’innovation au Canada.

En septembre dernier à Bruxelles s’est tenu le deuxième colloque de l’International Network for Government Science Advice (INGSA). À cette occasion, Rémi Quirion, en collaboration avec Arthur Carty (ancien conseiller scientifique national du Canada), Paul Dufour (analyste en politiques scientifiques de l’Université d’Ottawa) et Ramia Jabr (Fonds de recherche du Québec), a cosigné un texte dans le journal Palgrave Communications portant sur l’avis scientifique au Canada : « Reflections on Science Advisory Systems in Canada ». On y dresse un portrait historique et contextualisé de la pratique du conseil scientifique au Canada et au Québec et on souligne la nécessité de stabiliser le système en place, par-delà les aléas et changements politiques.

Sauf en Angleterre, le poste de scientifique en chef n’existe pas depuis très longtemps. « Lorsqu’on accepte ce poste, on apprend de façon très formelle. Par exemple, un ministre nous demande un mémoire sur un sujet en particulier. On fait quelques recommandations, qui sont suivies ou pas. Mais c’est dans l’informel que notre impact se fait sentir. » Une relation de respect mutuel s’établit. Ce ne sont plus de longs mémoires qui seront produits, mais des avis sur des sujets d’actualité. Par exemple, les députés demandent souvent à chaud de l’information pertinente s’il y a une question débattue à l’Assemblée nationale, « ça devient de plus en plus un travail de ce type ».

Rémi Quirion a pris la balle au bond et, depuis quelque temps, il organise quelques fois par année avec les élus des déjeuners-causeries avec pour objectif de faire connaître les chercheurs. « Un des sujets portait sur l’Arctique. Les chercheurs font de très courtes présentations sur ce qui se passe dans le Nord et les impacts de ce qu’on y fait. Ils interagissent alors avec les élus qui posent des questions. » Peu à peu, les élus ont voulu aborder certains sujets, dont le génie génétique. Aussi étonné soit-il, Rémi Quirion a compris cet intérêt quand on lui a dit que des projets de loi sur le sujet étaient en préparation. « La thérapie génique, les grandes bases de données, l’intelligence artificielle, ce sont de nouvelles façons de faire en recherche qui ont des impacts sur notre société, et on va devoir avoir de nouveaux projets de loi. La démarche permet aux élus de mieux s’y préparer. » Belle manière de se rendre indispensable.

À long terme, cette façon d’intervenir fait tache d’huile, et c’est le rôle du scientifique en chef d’expliquer la science qui se fait ici et ailleurs dans le monde. Dans ce contexte, l’évolution du rôle du scientifique en chef pourra s’inspirer de ce qui se fait en Grande-Bretagne : « Le scientifique en chef là-bas s’est associé des “miniscientifiques” en chef dans chacun des ministères. Il y a donc toute une équipe en recherche et innovation qui a formé un réseau. Ainsi intégrée, elle se voit consultée sur des données probantes avant une prise de décision politique ou le vote d’une nouvelle loi de façon tout à fait naturelle. » C’est vers ce modèle que Rémi Quirion souhaite aller afin de se doter de grandes capacités d’expertises.