Les douze travaux du gouvernement fédéral

Martine Letarte Collaboration spéciale
La communauté scientifique s’inquiète des coûts d’exploitation et d’entretien des grandes infrastructures de recherche, tel le laboratoire de sources femtosecondes. Son laser, d’une puissance d’une puissance maximale de 500 TW (cinq cents térawatts), est le plus puissant au Canada et, aujourd’hui, l’un des plus puissants en activité au monde.
Photo: Source INRS La communauté scientifique s’inquiète des coûts d’exploitation et d’entretien des grandes infrastructures de recherche, tel le laboratoire de sources femtosecondes. Son laser, d’une puissance d’une puissance maximale de 500 TW (cinq cents térawatts), est le plus puissant au Canada et, aujourd’hui, l’un des plus puissants en activité au monde.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

Les chercheurs décriaient les orientations en matière de financement de la recherche à l’ère Harper. Depuis l’arrivée de Justin Trudeau, le gouvernement fédéral se repositionne et consulte les milieux universitaires. Ils s’en réjouissent et ont plusieurs suggestions.

« En arrivant en poste, le gouvernement fédéral a rapidement dit qu’il avait un respect pour les données probantes issues de la science et qu’il avait l’intention de valoriser la recherche qui n’est pas liée à des objectifs de rendement précis : on n’avait pas entendu ça depuis une décennie », indique Marie-Josée Hébert, vice-rectrice à la recherche, à la création et à l’innovation de l’Université de Montréal.

À ses yeux, laisser le chercheur choisir ses objets de recherche est au coeur de la liberté universitaire.

« Avec le gouvernement Harper, on avait l’impression qu’il y avait une plus grande volonté d’appuyer la recherche plus ciblée, indique-t-elle. Or, si on impose des thématiques stratégiques pointues, nous sommes tous perdants, puisqu’on arrive avec des programmations de recherche qui manquent d’audace. »

À l’Université du Québec à Rimouski, François Deschênes, vice-recteur à la formation et à la recherche, est du même avis.

« Il faut s’assurer d’avoir un terreau fertile qui encourage la recherche de toutes sortes, parce qu’on ne sait jamais d’où arrivera la découverte qui révolutionnera un secteur », affirme-t-il.

Jean-Claude Kieffer, qui a dirigé pendant 14 ans la Chaire de recherche du Canada en photonique ultrarapide appliquée aux matériaux et aux systèmes à l’INRS, croit qu’on ne peut pas demander à une même équipe de réaliser de la recherche très fondamentale, puis de faire le pas vers le préprototype d’un produit.

« Ces deux rôles peuvent par contre être tenus par des acteurs différents dans la chaîne de valeur, explique-t-il. La recherche fondamentale prend du temps, son impact n’est pas immédiat, alors c’est difficile de trouver des partenaires financiers, particulièrement pour les jeunes chercheurs. »

Examen indépendant

En juin, Kirsty Duncan, ministre des Sciences, a lancé un examen indépendant du financement fédéral à la science fondamentale.

« Le Canada a un riche héritage au chapitre des réalisations scientifiques, a indiqué par courriel Véronique Perron, attachée de presse au cabinet de la ministre des Sciences. Par contre, pour protéger ces forces et faire fond sur elles, il faut jeter un regard nouveau sur la façon dont le gouvernement fédéral appuie les sciences fondamentales et sur les améliorations qu’on pourrait y apporter pour que l’on s’assure que nos investissements sont stratégiques, efficaces et qu’ils répondent aux besoins des scientifiques. »

L’examen est dirigé par un groupe consultatif d’experts indépendants présidé par David Naylor, ancien recteur de l’Université de Toronto. Il a reçu plus de 1200 propositions.

Enjeu universitaire

Pour les universitaires, il y a d’abord un enjeu de rythme des investissements.

« Il a ralenti ces dernières années, et cela n’a pas permis au Canada de maintenir sa position lorsqu’on se compare aux autres pays de l’OCDE, affirme Marie-Josée Hébert. Les équipes de recherche ont été très fragilisées et il faut agir maintenant. On ne peut pas attendre que l’économie canadienne reprenne de la vigueur avant de réinvestir. La recherche et l’innovation sont, en fait, des moteurs de l’économie. Et pas seulement de l’économie, de la société dans son ensemble. »

François Deschênes s’inquiète aussi des taux de succès auprès des grands conseils subventionnaires, qui sont souvent sous les 30 %.

« Cela signifie qu’énormément de chercheurs n’ont pas de financement pour réaliser leurs projets, donc que le Canada a une force de frappe sous-exploitée, indique-t-il. Il faut avoir une base constante de financement qui assure la formation des étudiants aux cycles supérieurs et un accès aux fonds pour les jeunes chercheurs. »

Multidisciplinarité et internationalisation

Alors que les enjeux de la société sont toujours de plus en plus complexes, les chercheurs sont appelés à joindre leurs forces pour y travailler.

« On doit valoriser et mieux appuyer les regroupements de chercheurs multidisciplinaires, indique Mme Hébert. On doit leur donner le temps de développer un langage commun et d’apprendre à travailler ensemble. En ce moment, c’est très difficile d’obtenir du financement pour des projets multidisciplinaires, et ceux qui y arrivent doivent souvent aller chercher de petits bouts de subventions à différents endroits. »

De plus en plus, également, des projets de recherche d’envergure se mettent en place à l’international. Pour que des chercheurs puissent y participer, leur gouvernement doit avancer des fonds.

« Le gouvernement n’a jamais annoncé de contrepartie pour les grands projets de recherche internationaux », déplore François Deschênes.

Exploitation et entretien des infrastructures

Si la communauté de chercheurs se réjouit de la mise en place de grandes infrastructures de recherche grâce à la Fondation canadienne pour l’innovation, elle s’inquiète des coûts d’exploitation et d’entretien. On pense par exemple au brise-glace de recherche de l’Université Laval ou au Laboratoire de sources femtosecondes (Advanced Laser Light Source — ALLS) de l’INRS, dirigé par Jean-Claude Kieffer.

« Il est généralement très dispendieux de faire fonctionner ces équipements, et le fédéral ne garantit qu’une fraction des coûts de fonctionnement », indique le professeur.

« Nous sommes préoccupés par le financement de l’entretien des grandes plateformes de recherche, souvent utilisées par plusieurs équipes, renchérit Marie-Josée Hébert. Puis, on ne peut pas l’assurer seulement pour des périodes de cinq ans. Il faut du long terme. »

Diversité et équité

Enfin, l’Université de Montréal s’inquiète des enjeux de diversité et d’équité, particulièrement en ce qui a trait aux femmes.

« Il y a encore un plafond de verre, affirme Marie-Josée Hébert. Il reste des préjugés inconscients, par exemple, lorsqu’on évalue la qualité d’un chercheur. On est très rigide en ce moment. On regarde le nombre de publications et le nombre de fois où il a été cité après tant d’années de carrière. Mais cela dépend beaucoup du nombre de congrès internationaux auxquels le chercheur a participé pour présenter ses résultats. Si on a un bébé d’un an, il est fort possible qu’on ne puisse pas voyager aux quatre coins du monde pour présenter ses résultats de recherche, et ce, même si on a un fort mérite. Il est nécessaire de revoir les critères d’évaluation. »

Le groupe consultatif d’experts indépendants qui dirige l’examen du financement fédéral à la science fondamentale présentera ses recommandations au gouvernement à la fin de 2016 ou au début de 2017.

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