Réhabiliter l’homme de Néandertal

Jacques Jaubert et ses collègues ont découvert une étrange structure circulaire, constituée de 400 morceaux de stalagmites, dans la grotte de Bruniquel, dans le Tarn-et-Garonne, en France.
Photo: Etienne Fabre CNRS Jacques Jaubert et ses collègues ont découvert une étrange structure circulaire, constituée de 400 morceaux de stalagmites, dans la grotte de Bruniquel, dans le Tarn-et-Garonne, en France.

On imaginait l’homme de Néandertal comme une brute épaisse et mal dégrossie, mais des découvertes récentes nous révèlent un homme aussi évolué aux niveaux psychique, cognitif, technique, symbolique et culturel que les hommes modernes (Homo sapiens) de l’Afrique et du Proche-Orient qui lui sont contemporains.

L’image qu’on a pu reconstituer de lui, à partir des restes osseux qu’on a trouvés, est celle d’un « pilier de rugby », c’est-à-dire un individu très massif, très musculeux, avec des attaches musculaires très saillantes. « Sa physionomie et son anatomie étaient relativement différentes des nôtres. » Mais, à part son physique, « on s’aperçoit désormais que rien, ou très peu de choses, ne le distingue des hommes modernes vivant en Afrique et au Proche-Orient à la même époque », souligne Jacques Jaubert, professeur de préhistoire à l’Université de Bordeaux, en France, qui, à l’aide de tous les éléments scientifiques recueillis à ce jour, s’applique à réhabiliter ce mal-aimé de la préhistoire.

Rites funéraires

Les plus récentes traces de rites funéraires attribuées à Néandertal datent de 50 000 à 70 000 ans, les plus anciennes remontent à 80 000 ans, voire peut-être 160 000 ans au Proche-Orient. Récemment, la découverte des restes de 28 individus datant de 300 000 ans, au fond d’un puits à Sima de los Huesos, près de Burgos, en Espagne, a interpellé les préhistoriens, qui y voient les tout « premiers gestes funéraires » du monde. « Néandertal n’est donc pas très en retard, au niveau de ses premières sépultures, par rapport à ce qu’on a découvert en Afrique, où il y en a très peu. On connaît au Proche-Orient deux sites de sépultures d’homme moderne qui sont un peu plus anciens, puisqu’ils datent de 100 000 ans, voire 80 000 ans. Mais on ne croit pas que Néandertal aurait appris l’art des sépultures de l’homme moderne. On croit vraiment qu’il s’agit d’acquis propres à ces deux humanités », affirme l’archéologue préhistorien qui donnait, mercredi soir, une conférence au Coeur des sciences de l’UQAM.

Début du symbolisme

L’utilisation par Néandertal de colorants, tels que l’ocre et le manganèse, en Europe, depuis 200 000 ans, permet de confirmer l’émergence d’une pensée symbolique chez cet homme à l’apparence rustre. « On ne connaît pas les usages de ces colorants, mais des travaux sur les échantillons découverts ont permis d’envisager qu’ils aient pu servir à faire des décors corporels, comme des tatouages », précise M. Jaubert, avant d’ajouter qu’on a trouvé « à peu près la même chose aux mêmes dates », en Afrique du Sud, chez l’homme moderne. « Il n’y en a pas un qui est en avance sur l’autre. Ces deux humanités fonctionnent de manière parallèle pendant très longtemps », dit-il.

Gravures

En ce qui concerne les premières représentations graphiques, là non plus « il n’y a pas franchement de différence entre les hommes modernes en Afrique et les Néandertaliens en Europe ». On voit les premières manifestations graphiques, soit « quelques traits gravés sur des objets mobiles, comme des plaquettes ou blocs de calcaire, apparaître très timidement en Afrique du Sud et en Europe à peu près en même temps, vers 80 000 ans, et de manière à peu près comparable. Ce n’est pas interchangeable, mais il n’y a pas de différence majeure », indique M. Jaubert, avant d’ajouter qu’il y a un an et demi, sur le sol calcaire de la grotte de Gorham, à Gibraltar, ont été découvertes les premières gravures pariétales au monde, qui datent de 50 000 à 60 000 ans.

Outillage

Photo: Etienne Fabre CNRS Jacques Jaubert et ses collègues ont découvert une étrange structure circulaire, constituée de 400 morceaux de stalagmites, dans la grotte de Bruniquel, dans le Tarn-et-Garonne, en France.

Néandertal se distingue aussi par ses étonnantes aptitudes à fabriquer des outils. « Ses modes de production technique d’outils sont vraiment très compliqués. Il faut plusieurs semaines d’apprentissage à un tailleur de pierre d’aujourd’hui pour commencer à maîtriser le niveau technique de Néandertal. Cette complexité est équivalente, voire interchangeable, entre les Néandertaliens de l’Europe et les hommes modernes de l’Afrique. On a les mêmes productions qui naissent en même temps sous des latitudes différentes, dans des contextes différents, et les paliers techniques sont franchis à peu près en même temps et de manière tout à fait parallèle. Il y a des touches culturelles sur un fond technique qui est quasiment le même, à d’infimes détails près », fait remarquer M. Jaubert, qui considère que cette seule aptitude suffit à réhabiliter complètement Néandertal.

Alimentation

L’alimentation de Néandertal est extrêmement diversifiée et complexe, impliquant une spécialisation des techniques de chasse et une répartition des tâches entre des guetteurs, des rabatteurs et des bouchers. « On ne chasse pas le bison avec trois silex sans avoir un minimum de savoir-faire et de connaissances. Sans arc ni arme à feu, on ne peut piéger certains grands animaux que par la ruse et par la connaissance de leurs habitudes », souligne M. Jaubert, qui croit à la spécialisation des tâches durant la préhistoire, car, « quand on essaie de reconstituer tout ça, cela nous demande des efforts considérables. Ne serait-ce que d’apprendre à dépecer un bison avec quelques éclats de silex. On ne s’improvise pas boucher, comme on ne s’improvise pas tailleur de silex. Ce sont des choses qui s’apprennent. Or les marques relevées sur les vestiges sont des marques de personnes qui connaissaient bien leur métier », indique-t-il, avant de rappeler que les techniques de boucherie de Néandertal ne sont pas très différentes de celles des populations d’hommes modernes postérieures.

Les habitats de Néandertal ne sont pas fondamentalement différents de ceux des hommes modernes des périodes plus récentes. Les archéologues ont en effet trouvé des habitats « assez compliqués et assez structurés, comprenant des foyers ».

Grotte de Bruniquel

En mai 2016, Jacques Jaubert et ses collègues français et belges ont publié, dans la revue Nature, un article annonçant la découverte d’une étrange structure circulaire, constituée de 400 morceaux de stalagmites, pesant en tout 2,2 tonnes, âgée de 176 500 ans et située à 330 mètres de l’entrée de la grotte de Bruniquel, dans le Tarn-et-Garonne, en France. Cette structure est donc 140 000 ans plus vieille que les premières peintures rupestres réalisées par des hommes modernes dans des grottes du sud de l’Europe, dont celles de Chauvet, qui datent de 38 000 ans.

Âge des constructions

Pour connaître l’âge de ces constructions, les archéologues ont d’abord daté le sommet des stalagmites qui ont servi à la construction de la structure, car, à partir du moment où les hommes de Néandertal les ont arrachées, ces stalagmites ont cessé de croître. Ensuite, ils ont daté la base des repousses de calcite, soit la calcite qui s’est déposée après le départ de Néandertal. Les méthodes de datation ont ainsi révélé que les stalagmites se sont arrêtées de croître à 177 000 ans et qu’elles ont recommencé à pousser à 175 000 ans.

Cette étrange construction située à 330 mètres de l’entrée d’une grotte, qui est « un milieu naturellement hostile pour l’homme », représente « un trait d’innovation et de modernité stupéfiant, car, pour l’instant, cet exemple reste sans équivalent, souligne M. Jaubert. Ces hommes se sont donné beaucoup de mal pour faire ces constructions, et surtout à 330 mètres de l’entrée d’une grotte, dans un noir absolu. Il a fallu s’éclairer à l’aide de torches portatives. C’est complètement nouveau pour cette période-là. Néandertal maîtrisait le feu, mais on ne savait pas qu’il connaissait l’éclairage portatif. Or la découverte une grande concentration de restes de feu et d’éclairage autour de la structure confirme qu’il savait s’éclairer de manière autre que de juste alimenter un feu à l’extérieur. »

Bien qu’on n’ait pas encore interprété l’énigmatique structure faite de stalagmites, son aménagement est passablement élaboré. « Ceux qui l’ont construite ont agencé et superposé des matériaux, mis des cales comme dans des murs en terre sèche. Il y a plein de détails techniques qui montrent que ça n’a pas été fait en cinq minutes et sans réfléchir. Il a fallu des heures pour réaliser ces constructions », décrit l’archéologue.

Cette découverte spectaculaire a métamorphosé définitivement l’image de Néandertal, qui ne sera plus jamais considéré comme un abruti peu brillant. « Et, depuis que l’on sait que nous possédons des gènes néandertaliens, tout le monde a davantage envie de le réhabiliter », ajoute M. Jaubert.

Où Néandertal est-il apparu ?

Il était déjà en Europe quand l’homme moderne a quitté l’Afrique pour débarquer sur le continent européen. Il serait donc le descendant des premiers peuplements qui ont occupé l’Europe, il y a plus d’un million d’années. Il manque toutefois le jalon entre ces premiers peuplements d’Homo antecessor et d’Homo Heidelbergensis, notamment, et l’apparition, il y a 500 000 ans, des premiers traits anatomiques néandertaliens, qui vont continuer de s’accentuer et faire en sorte que cet humain se distinguera nettement des autres humanités. Puis viendront des glaciations qui en pousseront beaucoup à sortir de l’Europe pour se réfugier dans des régions plus clémentes, en Asie centrale, en Asie orientale et au Proche-Orient.

Le mystère de sa disparition

Les plus récents restes de Néandertal qui ont été découverts datent de 60 000 à 45 000 ans avant le présent, soit l’époque de sa disparition, qui demeure un mystère absolu et fait l’objet d’un grand débat. « Plusieurs hypothèses sont avancées, mais probablement qu’il n’y a pas qu’une seule raison », affirme Jacques Jaubert. Certains l’attribuent à une crise climatique, d’autres à la concurrence féroce de l’homme moderne, dont l’arrivée en Europe coïncide, à quelques milliers d’années près, avec sa disparition.

Les archéologues préhistoriens, comme Jacques Jaubert, n’ont toutefois jamais vu de cohabitation entre l’homme de Néandertal et l’homme moderne dans les gisements archéologiques de l’Europe. « Il y a une espèce de rupture, on voit la fin de Néandertal et, après, on voit l’arrivée des premiers hommes modernes, mais on ne voit pas le contact », précise-t-il.

Mais les anthropologues ont d’autres arguments, soit celui d’un croisement entre les deux espèces (Homo neanderthalensis et Homo sapiens) au Proche-Orient avant l’arrivée de l’homme moderne en Europe, car on a trouvé dans les gisements stratigraphiques du Proche-Orient, des restes humains d’Homo sapiens datant de 100 000 à 80 000 ans. Puis ceux-ci disparaissent et sont remplacés par des restes de Néandertaliens, qui viennent d’Europe, vers 60 000 ans. Puis on assiste au retour des hommes modernes beaucoup plus tard, il y a 50 000 ans. De plus, les croisements entre Néandertaliens et hommes modernes ont été récemment confirmés par la paléogénétique. Les généticiens ont en effet remarqué qu’entre 1 et 2 % du génome des Européens actuels est d’origine néandertalienne.

Homo sapiens naît en Afrique de l’Est vers 200 000 ans. Il se cantonne à toute l’Afrique pendant un bon moment, avant d’effectuer une première sortie au Proche-Orient, il y a 120 000 à 100 000 ans. De là, il se déplace probablement vers l’Asie il y a 100 000 à 80 000 ans, car les Chinois ont commencé à découvrir des sites assez anciens d’hommes modernes. Ce n’est que beaucoup plus tard, vers 50 000 ans, qu’un second groupe d’hommes modernes quitte l’Afrique pour l’Europe occidentale. Cette seconde sortie de l’Afrique correspond probablement « à notre humanité, Homo sapiens sapiens, qui va définitivement envahir le monde et balayer toutes les humanités plus anciennes sur son passage ».

« Dans la chronique archéologique, on voit, à la fin de Néandertal, une sorte d’appauvrissement des sites, comme s’il y avait une sorte non pas de décadence mais de retrait. Les sites sont moins nombreux, moins riches, les outils sont un peu différents. Et après, on voit arriver les hommes modernes. Nous pensons qu’il y a d’autres raisons qui ont dû affaiblir Néandertal, peut-être une crise démographique, pour des raisons qui nous échappent. Or, il a pu y avoir une sorte de concurrence naturelle sans qu’il y ait de conflit ou de contact entre ces groupes démographiquement plus faibles et l’arrivée massive d’un nouveau courant démographique plus fort », avance M. Jaubert qui n’associe pas la disparition de Néandertal à une crise climatique. « Néandertal s’est parfaitement adapté au froid des périodes glaciaires, jusqu’à devenir une espèce d’Inuit de la préhistoire. ll en a subi plusieurs et il s’est plutôt bien adapté chaque fois. Sa constitution physique est une sorte d’adaptation au froid », dit-il.

Il faut plusieurs semaines d’apprentissage à un tailleur de pierre d’aujourd’hui pour commencer à maîtriser le niveau technique de Néandertal

Où Néandertal est-il apparu?

Il était déjà en Europe quand l'homme moderne a quitté l'Afrique pour débarquer sur le continent européen. Il serait donc le descendant des premiers peuplements qui ont occupé l'Europe, il y a plus d'un million d'années. Il manque toutefois le jalon entre ces premiers peuplements d’Homo antecessor et d’Homo Heidelbergensis notamment, et l’apparition, il y a 500 000 ans, des premiers traits anatomiques néandertaliens qui vont s’accentuer et faire en sorte que cet humain se distinguera nettement des autres humanités. Puis, viendront des glaciations qui en pousseront plusieurs à sortir d'Europe pour se réfugier dans des régions plus clémentes, au Proche-Orient, en Asie centrale voire en Asie orientale.

1 commentaire
  • Daniel Caron - Abonné 22 octobre 2016 09 h 07

    Spéléologues et préhistoire

    Vos deux articles dans l'édition d'aujourd'hui sur l'homme de Néanderthal sont très intéressant madame Gravel comme c'est toujours le cas d'ailleurs. Comme ce fut le cas pour la grotte Chauvet, cette nouvelle découverte démontre à quel point nos convictions et interprétations du moment ont de grandes limites. J'ai assisté cette semaine à la conférence de Jacques Jaubert sur le sujet. Excellente également et mettant en évidence l'apport des spéléologues dans cette découverte (grotte de Bruniquel) comme dans bien d'autres en matière de préhistoire, dont la grotte Chauvet. Un illustration qu'un simple loisir, la spéléologie pratiquée en amateur peut contribuer à la science avec un grand S !