Une référence dans le domaine du développement cognitif

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
«Ce qui est merveilleux et tellement agréable en science, ce sont les débats», lance Diane Poulin-Dubois.
Photo: Source Acfas «Ce qui est merveilleux et tellement agréable en science, ce sont les débats», lance Diane Poulin-Dubois.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les recherches de Diane Poulin-Dubois sur le développement cognitif des enfants en bas âge ne cessent d’étonner. Entretien avec la volubile chercheuse passionnée par les débats scientifiques.

Diane Poulin-Dubois reçoit cette année le prix Thérèse-Gouin-Décarie, du nom de son ancienne professeure à l’Université de Montréal, avec qui elle parle encore fréquemment. « Mme Gouin-Décarie m’a beaucoup influencée et impressionnée », dit-elle, assise dans son bureau au Département de psychologie de l’université Concordia. Mme Poulin-Dubois raconte avec amusement avoir insisté auprès de Mme Gouin-Décarie pour qu’elle lui donne un emploi d’été dans son laboratoire. Elle avait ainsi joué le rôle de mère de substitution pour des chimpanzés dans le cadre d’une recherche sur la vocalisation des bébés primates isolés de leurs parents. « J’ai eu la piqûre pour la psychologie comparative, dit-elle. Dans mon métier, quand on étudie des bébés avant qu’ils parlent, on doit créer des épreuves qui sont similaires à celles de nos collègues en primatologie. »

Mme Poulin-Dubois est devenue depuis une référence dans le domaine du développement cognitif chez les enfants en bas âge. Ses travaux sur les bénéfices du bilinguisme ont particulièrement fait grand bruit. Si certaines études d’autres chercheurs comparant les enfants bilingues et unilingues sont actuellement contestées en raison de la difficulté de reproduire les résultats, les travaux de Mme Poulin-Dubois réalisés avec la doctorante Cristina Crivello sont récemment arrivés à des conclusions convaincantes en comparant des enfants, âgés de 22 à 28 mois, issus de familles bilingues, mais dont les capacités dans les deux langues variaient. Plus les enfants comprenaient de doublons — soit deux mots de langues différentes pour désigner une même chose —, mieux ils réussissaient des épreuves avec des interférences dans la même lignée de celles du test de Stroop, chez les adultes, à travers lequel on demande de nommer la couleur du mot « rouge » alors que celui-ci est écrit avec une encre bleue.

Cette expérimentation est partie de l’hypothèse que les personnes bilingues doivent constamment se contrôler pour parler seulement une langue. « Je vous parle en français, mais j’inhibe l’anglais », explique la professeure, qui discutait avec l’une de ses étudiantes dans la langue de Shakespeare tout juste avant l’entrevue pour cet article. « Cette espèce de danse de l’inhibition d’une langue par rapport à l’autre, ça nous apporte des bénéfices cognitifs. » Comme l’étude s’est étalée sur sept mois avec les mêmes sujets, elle permet d’observer « que l’augmentation de doublons a prédit les fonctions cognitives », plus particulièrement en ce qui concerne l’attention sélective permettant à un enfant de poursuivre un but tout en faisant abstraction des distractions. « Ce n’est pas rien, lâche la chercheuse, car il peut y avoir des bénéfices à l’école à être capable de se concentrer sur une tâche plutôt qu’une autre. »

Juger la compétence

Mais parmi ses études charnières, elle évoque d’entrée de jeu les travaux réalisés avec la doctorante Sabrina Chiarella, pour lesquels le premier article scientifique a été publié en 2008 dans la revue Developmental Science. Ces derniers ont permis de démontrer qu’un nourrisson juge, dès l’âge de 14 mois, la compétence et la crédibilité des autres selon ce qu’ils disent et expriment comme émotion. « Dans notre carrière, c’est rare qu’on puisse dire qu’on était les premiers à montrer quelque chose », dit-elle au sujet de cette recherche. Lors de l’expérience, un adulte s’exclamait « wow ! » à plusieurs reprises en ouvrant une boîte devant les bébés. Ceux du groupe expérimental découvraient ensuite un contenant vide. « Après, l’enfant est moins susceptible de suivre le regard de cette personne dans un autre contexte. Il ne va pas lui faire confiance », indique Mme Poulin-Dubois.

En effet, lorsque le même adulte manifestait une exclamation en regardant derrière un panneau, les enfants qui avaient vu une boîte vide dans le premier exercice s’avéraient beaucoup moins enclins à se déplacer pour voir ce qu’il y avait derrière. « En quelques minutes, ils détectent qu’une personne est fiable d’un point de vue émotionnel ou verbal et généralisent ensuite à d’autres contextes. »

Les expériences ont aussi permis d’observer que les enfants de 18 mois accordent moins de crédibilité à une personne qui manifeste une émotion contradictoire. Des saynètes ont été présentées devant les enfants, dans lesquels une adulte demandait avec des signes un objet pour compléter une action. Lorsque l’objet lui était donné, l’actrice souriait devant un groupe et affichait une mine triste devant un autre. Quand cette adulte leur montrait ensuite une technique pour concrétiser une action, comme allumer une lampe de manière irrationnelle avec sa tête, la plupart des jeunes qui avaient vu une réaction incohérente de tristesse n’imitaient pas les gestes et réalisaient la tâche à leur façon. « Quand c’était un modèle “non fiable” cinq ou dix minutes auparavant, les enfants choisissaient en fonction de leur évaluation de la situation. Quand c’était un modèle crédible, ils avaient tendance à imiter. »

Une passionnée des débats scientifiques

Ces résultats soulèvent une question avec bien des implications théoriques : est-ce que les bébés humains font le choix d’apprendre d’une personne compétente ? Une réponse affirmative pointe « vers des mécanismes cognitifs uniques à l’espèce humaine, comme la théorie de l’esprit », selon laquelle on attribue des états mentaux, des intentions, des croyances et des désirs aux autres. Une réponse négative interprète plutôt les réactions des bébés comme des mécanismes d’apprentissage associatif primitifs similaires à ceux observés chez des chimpanzés, voire des rats.

Mme Poulin-Dubois montre sur son ordinateur, tout en parlant sur un ton joyeux, sans rancune ni animosité, les différentes répliques qu’elle a échangées à ce sujet avec la chercheuse Cecilia Heyes, de l’Université d’Oxford, et qui ont été publiées dans la revue scientifique Developmental Science. « Actuellement, on est dans un débat. Et ce qui est merveilleux et tellement agréable en science, ce sont les débats », lance-t-elle avec énergie et passion au cours de l’entretien, avant de se dire à haute voix que c’était peut-être ce qui l’avait attirée vers cette carrière scientifique.