Le dialogue essentiel à la santé publique

Catherine Girouard Collaboration spéciale
Selon le chercheur, le domaine de la santé publique est au cœur des responsabilités de l’État. « C’est le reflet de la société. Car les domaines de compétence directs du Québec sont la santé et l’éducation. Et une société n’est jamais meilleure que ses grandes institutions. »
Photo: iStock Selon le chercheur, le domaine de la santé publique est au cœur des responsabilités de l’État. « C’est le reflet de la société. Car les domaines de compétence directs du Québec sont la santé et l’éducation. Et une société n’est jamais meilleure que ses grandes institutions. »

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les chercheurs et acteurs de tous les champs d’expertises et d’actions doivent se parler pour permettre au plus grand nombre de bien vivre et le plus longtemps possible, selon le lauréat du prix Acfas Jacques-Rousseau.

La santé, c’est l’affaire d’une société tout entière. Plaçant le dialogue entre les disciplines et les acteurs au centre de ses travaux et enseignements en santé publique tout au long de sa carrière, le professeur émérite André-Pierre Contandriopoulos reçoit le prix Acfas Jacques-Rousseau 2016, qui souligne ses travaux de nature multidisciplinaire.

« Ce prix me fait particulièrement plaisir, affirme Pierre-André Contandriopoulos, professeur émérite au Département d’administration de la santé de l’École de santé publique de l’Université de Montréal (UdeM), qui n’en est pourtant plus à son premier prix en carrière. C’est qu’il met en avant la multidisciplinarité, qui est au centre de ma façon de concevoir le domaine de la santé et au centre de tout ce que j’ai fait. »

À 73 ans, il n’en démord pas encore : impossible d’avoir une santé publique « en santé » en travaillant en silo. « L’enjeu de la santé publique est de permettre à tous de vivre aussi bien et aussi longtemps que possible, résume le professeur émérite. Pour y arriver, on a besoin de plusieurs champs d’expertise, comme les sciences de la vie, les sciences sociales, l’économie, les sciences politiques, l’anthropologie, mais aussi les sciences du comportement, les sciences de l’environnement et le management pour structurer l’action collective. On ne peut pas comprendre ce qui se passe dans une société si on travaille avec une seule perspective. »

Alors qu’il contribue au domaine de la santé publique par sa pratique multidisciplinaire depuis plus de 45 ans, c’est en quelque sorte le hasard qui a orienté sa carrière. Diplômé en droit et en économie en France dans les années 1960, il fait ensuite sa maîtrise et son doctorat en économie au Québec. Il est alors invité à travailler sur l’évaluation du nombre de médecins dont le Québec aurait besoin lors de la mise en place du système d’assurance maladie — une question qui n’est pas encore résolue aujourd’hui, blague-t-il. On lui offre ensuite de travailler au Département d’administration de la santé de l’Université de Montréal. « Je me suis rapidement aperçu que les fondements mêmes de la microéconomie classique sont remis en question quand on travaille autour des besoins en santé », affirme-t-il.

Il enseigne ensuite pendant plus de quatre décennies à l’UdeM, à des étudiants en médecine et en pharmacie, des concepts pour analyser, comprendre et transformer, espère-t-il, les organisations et les systèmes de santé afin de permettre à tous d’avoir accès librement et de façon équitable et efficiente à des soins de qualité.

Il a aussi fait connaître les résultats de ses travaux et réflexions par de nombreuses publications. Le financement des hôpitaux et des professionnels, les effectifs médicaux et les pratiques professionnelles, la dynamique d’évolution des systèmes de santé, les déterminants de la santé des populations, l’évaluation des interventions dans le domaine de la santé, l’évaluation de la performance et de la gouvernance des systèmes et des organisations de santé… Les sujets sur lesquels il se penche dans ses ouvrages sont toujours d’actualité.

M. Contandriopoulos est intervenu à plusieurs reprises dans les médias sur ces sujets, en plus d’être invité à quelques commissions parlementaires. Même s’il est aujourd’hui à la retraite, il se fait encore un devoir de participer au débat public. « [Les universitaires] ont à mon avis une responsabilité de contribuer au débat, fait-il valoir. Il ne faut pas s’enfermer dans un discours d’initié, mais plutôt contribuer aux discussions et participer à l’élaboration de politiques publiques. » Là alors ses recherches prennent tout leur sens.

M. Contandriopoulos travaille d’ailleurs actuellement sur Analyser, comprendre et transformer le système de santé, un livre qu’il souhaite publier dans les prochains mois. On y retrouvera une synthèse de ses réflexions sur le système de santé.

Le reflet d’une société

Selon le chercheur, le domaine de la santé publique est au coeur des responsabilités de l’État. « C’est le reflet de la société, dit-il. Car les domaines de compétence directs du Québec sont la santé et l’éducation. Et une société n’est jamais meilleure que ses grandes institutions. Si on n’arrive pas à réformer correctement notre système de soins, il faut se poser des questions sur la nature même de la société, qui est alors aussi malade que son système de santé. »

Après toutes ses années à étudier, analyser et enseigner dans le domaine, son diagnostic n’est pas des plus réjouissants. « Notre système de santé actuel va mal, dit-il sans hésiter. Il y a de grandes inquiétudes ici relativement au temps d’attente, à l’accès aux soins, au suivi qui est fait après une hospitalisation et à l’avenir même de notre système. Tout le monde s’entend là-dessus, même le ministre de la Santé, Gaétan Barrette. »

Mais selon M. Contandriopoulos, l’option proposée par M. Barrette pour répondre à ces enjeux n’est pas adéquate. « Plusieurs études démontrent que ce n’est pas avec une intégration administrative centralisée à Québec qu’on va régler le problème, fait valoir le professeur. L’amplification des difficultés actuelles n’est probablement pas étrangère aux réformes imposées et qu’on met actuellement en place. »

Plusieurs commissions et groupes de réflexion qui ont réfléchi au système de santé au fil du temps arrivent toujours aux mêmes observations, note le chercheur : la solution passe en grande partie par l’implantation de soins de proximité donnés par des professionnels en qui les patients ont confiance. Ceux-ci agiraient en quelque sorte comme les porte-parole des patients, évitant la coupure entre les soins de première ligne à l’hôpital et le retour à la maison.

Et pourquoi n’arrive-t-on pas à moduler ainsi notre système de santé ? « Beaucoup à cause de visions et de politiques à court terme, ainsi que de la peur d’aller à l’encontre de groupes d’intérêts dominants », croit André-Pierre Contandriopoulos.

Des démocraties du nord de l’Europe comme la Suède, la Norvège, le Danemark et la Hollande ont pour leur part réussi à mettre en place avec succès des solutions proposées ici. Réussira-t-on aussi chez nous ? « On n’a pas le choix, répond d’emblée le professeur émérite. Si on n’y arrive pas, c’est toute une vision de ce que sont la démocratie et l’état moderne qui est remise en question. »