Entrevue - Plaidoyer contre la perfection

Selon Leon Kass, bioéthicien américain, président du Conseil de bioéthique du président des États-Unis, si la «poursuite du bonheur» devient la «poursuite de la perfection et de la performance» nous risquons, à terme, de sortir de l'espèce humaine.

La médecine et les biotechnologies devraient-elles se contenter de guérir les humains? Ou plutôt chercher à les rendre parfaits, ou encore surhumains, «post-humains»? C'est à Leon Kass, médecin, docteur en biochimie et bioéthicien de l'Université de Chicago, que le président des États-Unis confia en 2001 le soin de réfléchir à ces questions.

En octobre 2003, après 16 mois d'enquête, de réflexions, et de délibérations avec un groupe d'une quinzaine de scientifiques, de philosophes et d'écrivains — qu'on nomme le «President's Council on bioethics» — il a remis un rapport-choc: Beyond Therapy, qui a déclenché un débat essentiel à notre temps. Car «Par delà les soins» qu'y a-t-il, justement? «L'amélioration de l'être humain»? Un monde d'êtres «parfaits», mais déshumanisé? Un meilleur des mondes? Leon Kass expose et détaille cette appréhension tout en plaidant pour une bioéthique «riche», c'est-à-dire qui tente de cerner «une signification morale des développements techniques et des sciences médicales». Une bioéthique qui ne cherche pas seulement à déterminer si telle ou telle technique est bonne ou mauvaise dans un cas particulier ou dans un autre, mais qui veut favoriser «une compréhension plus large des promesses et des risques de la biomédecine».

Quels risques? Ceux liés à des techniques comme le clonage, bien entendu. Déjà, en 2002, Kass avait émis un avis solide recommandant une prohibition de toute forme de clonage, reproductif comme thérapeutique. Il nous confie que c'est le jour même de son 65e anniversaire, qu'il a appris avec effroi, qu'avait été rendu public «l'exploit» des chercheurs coréens Hwang et Moon: cloner un embryon humain et en extraire des cellules souches. En 1967, après qu'on eut cloné des têtards pour la première fois, il avait exprimé, dans le Washington Post, son inquiétude qu'un jour, on fasse de même avec des humains. «Nous y voici», dit-il avec dépit.

Mais selon lui, le clonage fait presque diversion dans le débat. C'est l'arbre qui nous empêche de voir la forêt de ces désirs plus larges, chargés d'utopie, qui consistent à vouloir abolir, par la technique, toute limite qui s'impose aux désirs des humains contemporains. Un exemple trivial, pour faire image: dans la troublante émission de télévision Extreme Make-over, sur le réseau américain ABC, on prétend refaire les gens comme on revampe des autos. Tout y semble possible. En 2002, selon l'American Society for Aesthetic Plastic Surgery, les Américains ont dépensé 7,7 milliards de dollars pour 6,9 millions d'opérations, ce qui représentait «plus que le triple de ce qui avait été dépensé en 1997», rapporte Kass. «L'amélioration» du corps devient une sorte de toquade contemporaine à plusieurs dimensions. Plus efficace que l'EPO et les hormones de croissance, on annonce que le dopage des sportifs de demain sera génétique. Des souris OGM sur-musclées existent. L'amélioration, dit Kass, prend aussi la forme d'un refus total du vieillissement. Dans le dernier siècle, on a multiplié par deux l'espérance de vie moyenne des humains. En 2050, vivrons-nous jusqu'à 150 ans? «Si oui, avec quelles conséquences sociales, morales?», s'interroge Kass. Et les enfants, «nous ne les voyons plus comme des cadeaux, mais comme des produits de nos désirs. Par conséquent, de plus en plus de parents aux États-Unis choisissent le sexe de leur enfant. Et certains voudraient déterminer leur profil physique, ou intellectuel, leurs gènes. Le diagnostic préimplantatoire le leur permet». Voilà pour le corps. Et notre esprit, nos humeurs, notre tempérament? La logique de l'amélioration joue à fond ici aussi. On annonce pour les prochaines décennies des Prozac et des Ritalin plus personnalisés, plus puissants, «des drogues qui annuleront l'aspect émotionnel relié aux souvenirs douloureux ou honteux» et des implants électroniques modifiant à notre gré nos états de conscience. Que sommes-nous donc en train de faire à l'homo sapiens? Un «extreme make-over»?

Leon Kass insiste: «Avoir un corps sans âge, avoir l'esprit en paix, dénué de tensions, effectuer de meilleures performances physiques, avoir des enfants en parfaite santé: ces désirs sont parfaitement humains. Ils fondent bon nombre de motivations humaines qui, lorsqu'elles sont bien comprises, peuvent produire de grandes choses. Ce qui est nouveau, c'est que certaines technologies nous donneront le sentiment d'atteindre ces désirs facilement, sans efforts.» Et Kass reprend l'expression fondatrice des États-Unis, «''poursuite du bonheur'', qui prend ici un tout nouveau sens». Nous nous illusionnons, dit-il: «le bonheur, ce n'est pas l'absence de limites, d'obstacles à notre volonté». Et l'excellence non plus: «Je ne crois pas qu'il y aurait d'autres Shakespeare, Tolstoï, Homère, Einstein ou Bach s'il n'y avait plus dans notre vie une certaine forme de confrontation avec des limites qui inspirent de la grandeur, le désir de la grandeur et de la transcendance.»

Polémiques

Améliorer, dépasser la condition humaine, en sortir, par la médecine: l'utopie, de plus en plus répandue, n'est pas nouvelle. Elle est apparue dès le début de la modernité très clairement chez Descartes, que cite Leon Kass: «l'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusqu'ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher». Les disciples de Descartes semblent nombreux et puissants aujourd'hui. Par exemple, le codécouvreur de l'ADN, James Watson affirmait l'an dernier: «Si nous pouvons produire un être humain meilleur en lui ajoutant des gènes, pourquoi devrions-nous nous empêcher de le faire?» Lee Silver, célèbre généticien, publiait il y a deux ans un livre au titre éloquent: Remaking Eden dans lequel la manipulation génétique de l'humain annonçait rien de moins que le paradis.

Leon Kass est d'ailleurs la cible d'attaques ces-jours-ci de la part d'un groupe de militants «post-humaniste» formé de scientifiques américains renommés et d'écrivains ultra-technophiles. On y retrouve notamment Ray Kurzweil, qui plaide pour une fusion entre l'humain et les ordinateurs (voir Le Devoir, 5 février). Mais aussi Gregory Stock, de l'UCLA, qui défend l'idée que les parents pourront un jour choisir les gènes de leurs enfants. Max More, le fondateur des Extropiens, groupe qui milite pour «démythifier toutes les techniques de dépassement de l'humain». Ces gens sont actuellement réunis en «sommet» sur le Web par Natasha Vita-More, présidente des Extropiens (www.extropy.org). Ce courant philosophique devient de plus en plus politique, se qualifie maintenant de «Parti de la vie» qui a pour slogan une phrase de l'ancien acteur Christopher Reeves, tétraplégique, devenu un symbole du lobby pour la recherche sur les cellules souches: «Je n'aurais jamais cru qu'un jour, la politique se mettrait dans le chemin de l'espoir.» Pour eux, Leon Kass est un «bioconservateur», un «luddite» (du nom de ces ouvriers anglais qui refusèrent, au XIXe siècle, la mécanisation).

«Tout cela est ridicule», répond Leon Kass. Le mot de «luddite»? «Une insulte, de la part de ceux qui ne veulent pas trop penser aux graves questions que posent les biotechnologies. Ils tentent de nous faire taire en disant que, si nous ne sommes pas d'accord avec certaines des modifications de l'humain, alors nous les refusons toutes. Cela est complètement faux.» Kass tient à dire que les biotechnologies peuvent apporter beaucoup de bien. La vraie question, selon lui, à laquelle il faut tenter de répondre est: «quelles sont les modifications qui contribuent à l'humanisation et celles qui conduisent à une déshumanisation?» Aussi, on doit être prêt à avouer que parfois, la technique et la science «apportent les deux à la fois».