Le fertilisant de porc chargé d’antibiotiques

Les résultats de l’étude indiquent qu’il ne faut pas juste s’intéresser aux molécules qui sont ajoutées à l’alimentation des animaux, mais également à leurs sous-produits. Et cette leçon devrait s’appliquer aussi à toutes les autres substances, dit Sébastien Sauvé.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les résultats de l’étude indiquent qu’il ne faut pas juste s’intéresser aux molécules qui sont ajoutées à l’alimentation des animaux, mais également à leurs sous-produits. Et cette leçon devrait s’appliquer aussi à toutes les autres substances, dit Sébastien Sauvé.

Que deviennent les antibiotiques qui sont ajoutés à l’alimentation des porcs d’élevage ? L’équipe de Sébastien Sauvé, professeur en chimie environnementale à l’Université de Montréal, a découvert que les produits de la dégradation de ces antibiotiques sont présents à des concentrations largement supérieures à celles des antibiotiques eux-mêmes dans les sols et les eaux de drainage des champs sur lesquels on avait répandu du lisier de porc.

Étant donné que de faibles doses d’antibiotiques sont ajoutées de façon systématique à la moulée offerte aux animaux afin d’accélérer leur croissance, M. Sauvé, qui est aussi directeur de l’Institut de l’environnement, du développement durable et de l’économie circulaire (EDDEC), s’attendait à trouver des antibiotiques de la famille des tétracyclines dans le lisier de porc répandu dans les champs, ainsi que dans les sols et les eaux de drainage de ces champs, soit dans les fossés bordant les champs et qui servent à recueillir et éliminer le surplus d’eau des champs.

Produits de dégradation des antibiotiques

Il a toutefois été étonné de découvrir la présence d’abondantes quantités de substances issues de la dégradation de ces antibiotiques par les mécanismes microbiens se déroulant dans la fosse à purin et dans le sol des champs, ou sous l’action des rayons ultraviolets du soleil. Qui plus est, les concentrations de ces sous-produits étaient largement supérieures à celles des molécules initiales dans les eaux de drainage d’un champ agricole sur lequel on avait répandu une quantité de lisier de porc respectant les normes du plan de fertilisation d’un éleveur de porcs. Rappelons que les éleveurs procèdent à l’épandage de lisier sur leurs terres dans le but de les enrichir en azote et phosphore. « Chaque producteur est tenu d’avoir un plan de fertilisation qui lui permet d’évaluer la quantité d’azote et de phosphore qu’il peut répandre dans ses champs sans trop contaminer les cours d’eau environnants. Or, ces plans de fertilisation ne tiennent pas compte du fait que le lisier contient aussi des antibiotiques et leurs sous-produits », a fait remarquer M. Sauvé lors d’une conférence présentée dans le cadre du congrès de l’Acfas. Il s’agit pourtant d’un élément important à considérer, puisque deux sous-produits d’antibiotiques étaient jusqu’à 100 fois plus abondants que les molécules mères de la famille des tétracyclines et des chlortétracyclines. De plus, alors que certains sous-produits étaient moins toxiques que les molécules initiales, d’autres étaient aussi toxiques, voire jusqu’à deux fois plus toxiques.

« Ces résultats nous indiquent qu’il ne faut pas juste s’intéresser aux molécules qui sont ajoutées à l’alimentation des animaux, mais également à leurs sous-produits. Et cette leçon devrait s’appliquer aussi à toutes les autres substances, telles que les pesticides et les herbicides, qui sont utilisées sur les fermes », a souligné le chimiste.

Un an après l’épandage de lisier, les chercheurs ont également détecté des antibiotiques, et plus encore leurs produits de dégradation, jusqu’à 40 centimètres de profondeur, et ce, même si le lisier est déposé à la surface des sols. La concentration de certaines molécules diminuait rapidement en fonction de la profondeur, alors que pour d’autres, elle demeurait élevée même en profondeur, « ce qui signifie que ces molécules se retrouvaient fort probablement dans les eaux souterraines ». « Les concentrations de substances antibiotiques mesurées dans les sols un an après l’épandage — lesquelles étaient passablement élevées — représentent les concentrations de base présentes en permanence dans les champs, soit le moins mauvais des scénarios puisque les concentrations augmentent lors d’un nouvel épandage », a précisé M. Sauvé.

Conséquences

« La présence de résidus de substances antibiotiques dans les sols fait en sorte que les microorganismes qui vivent dans le sol y sont constamment exposés. Il y a aussi la possibilité que ces molécules soient absorbées par les plantes, qui sont habituellement destinées à l’alimentation des porcs. Également, la présence de ces mêmes substances dans les eaux de drainage est particulièrement problématique parce qu’elles sont exportées directement dans les cours d’eau environnants et plus largement dans l’environnement », a indiqué le chercheur.

« Notre inquiétude est que ces antibiotiques, ainsi que leurs produits de dégradation qui se retrouvent dans l’environnement, contribuent à la résistance aux antibiotiques. En présence d’antibiotiques, les organismes les plus faibles sont tués ou empêchés de croître, tandis que certains autres, qui sont plus forts, survivront. Les souches survivantes se reproduiront et développeront une résistance aux antibiotiques. Plus on expose un grand nombre de bactéries aux antibiotiques, plus nombreuses seront celles qui développeront des mécanismes physiologiques pour résister aux antibiotiques », a expliqué le chercheur.

Hormone stéroïdienne

L’équipe de M. Sauvé a par ailleurs été très surprise de trouver dans le lisier de porc de l’acétaminophène et de la médroxyprogestérone, une hormone qui est utilisée dans les thérapies de remplacement prescrites aux femmes ménopausées et qui est administrée par voie orale aux truies d’une même production afin de synchroniser leur cycle de reproduction et de faciliter ainsi l’insémination. Or, les chercheurs de l’Université de Montréal ont mesuré dans les eaux de drainage des concentrations de médroxyprogestérone supérieures à celles rencontrées dans les eaux usées de station d’épuration. « Bien que l’acétaminophène soit plutôt inoffensif pour les humains, il s’avère toxique pour les chats domestiques et peut-être aussi pour d’autres espèces de la faune. Le médroxyprogestérone est quant à lui un perturbateur endocrinien [susceptible de causer des anomalies physiologiques chez l’humain et ses descendants] », s’est inquiété M. Sauvé.
 


 
4 commentaires
  • Tim Yeatman - Abonné 14 mai 2016 09 h 33

    Des rats de laboratoire, voilà ce que nous sommes!

    Quelle saloperie que ces porcheries sur gestion liquide! Depuis une douzaine d'années, nous sommes les victimes non seulement des odeurs qui empestent notre vie, même en pleine ville, mais nous participons involontairement à une immense expérimentation chimique, nous les humains, et tous les écosystèmes qui nous maintiennent en vie.

    Johanne Dion
    Richelieu, Qc

  • René Pigeon - Inscrit 14 mai 2016 11 h 03

    Le biocharbon absorbe diverses molécules toxiques ou fertilisantes

    “La concentration de certaines molécules diminuait rapidement en fonction de la profondeur, alors que pour d’autres, elle demeurait élevée même en profondeur, « ce qui signifie que ces molécules se retrouvaient fort probablement dans les eaux souterraines »."
    Le biocharbon fabriqué en carbonisant des résidus de bois ou de récolte est un matériau très grande capacité d’absorption (micro, méso et macro-pores) qui fixent diverses molécules, toxiques ou fertilisantes et réduisent leurs effets contaminant pour les eaux souterraines et les cours d’eaux.
    Une abondante littérature (ex. Lehmann et Joseph) et une communauté de chercheurs (U Laval, McGill, Biopterre) sont disponibles pour collaborer pour combiner biochar et cultures.
    René Pigeon, Ottawa

  • Tim Yeatman - Abonné 14 mai 2016 12 h 00

    Élevons le porc autrement

    Si nous élevions les porcs destinés à la consommation humaine sur un paillis l'hiver et dehors l'été, nous n'aurions pas besoin de recourir à tant de produits chimiques pour les engraisser et les faire reproduire. En compostant leurs paillis, les odeurs seraient moins agressantes, et l'épandage du compost sec serait moins polluant, plus sain et plus nourricier pour le sol. La solution n'est pas le biocharbon en bout de ligne, mais un changement en profondeur de tout le processus, en commençant par diminuer notre consommation de viandes, et en retournant à des méthodes moins intensives.
    Lien: http://objectif-litiere.fr/je-minforme/lire-dautre

    Johanne Dion
    Richelieu, Qc

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 15 mai 2016 17 h 55

      Et dire que Benoît Dutrisac fait la promotion du bacon.