La prévention traditionnelle n’est pas efficace auprès des jeunes

Dans la population des jeunes de 18 à 35 ans, ce sont cinq hommes pour une femme qui contractent le VIH annuellement au Québec, et 70 % sont des hommes gais.
Photo: Alfredo Estrella Agence France-Presse Dans la population des jeunes de 18 à 35 ans, ce sont cinq hommes pour une femme qui contractent le VIH annuellement au Québec, et 70 % sont des hommes gais.

Même si peu de jeunes sont infectés par le VIH, leur nombre s’accroît à mesure qu’ils vieillissent. Lorsqu’ils atteignent 35 ans, ils sont aussi nombreux que leurs aînés. Malgré tous les efforts déployés en matière de prévention, la prévalence de l’infection ne fléchit pas et demeure stable, se désolent les intervenants et les chercheurs. Dans le cadre du congrès de l’Acfas, Gilbert Émond, de l’Université Concordia, a attribué ce phénomène au fait que la prévention auprès des jeunes s’est grandement complexifiée au cours des dernières années.

Dans la population des jeunes de 18 à 35 ans, ce sont cinq hommes pour une femme qui contractent le VIH annuellement au Québec, et 70 % sont des hommes gais. Une des stratégies de prévention employées jusqu’à maintenant visait à intervenir dans les lieux où se rencontraient traditionnellement les homosexuels, tels que les bars, les saunas, les discothèques et les parcs. Or, « les bars pour gais ferment, les saunas se raréfient, même la discothèque Le parking a mis la clé sous la porte. Le Village gai est en décrépitude. Les jeunes hommes ne vont plus dans le Village pour faire des rencontres. Ils se trouvent désormais des partenaires sur des sites de rencontre en ligne. Les lieux où nous pouvions faire une prévention ne sont plus là », a expliqué le chercheur du Département en sciences humaines appliquées.

« Les jeunes homosexuels ne s’identifient plus au milieu gai. Ils ne se regroupent plus en communauté. L’exemple classique est celui d’un jeune homosexuel dont les principaux amis sont des hétérosexuels. Or, ce jeune n’a pas la possibilité de discuter des risques de sa sexualité avec des pairs. »

M. Émond a également insisté sur le fait qu’aujourd’hui, les catégories sexuelles sont plus fluides, multiples et complexes.

Il y a des transsexuels et des intersexués dotés de caractéristiques des deux sexes qui se manifestent plus qu’auparavant. On trouve beaucoup d’homosexuels qui « ne veulent pas s’afficher gais et qui ne veulent pas appartenir à une catégorie sexuelle ». On rencontre également des « pansexuels », qui explorent toute la gamme des pratiques sexuelles, des « bisexuels discrets », qui ont une blonde et peut-être des enfants, mais qui ont aussi un homme comme partenaire sans que cela se sache, et des « hétérosexuels curieux » qui veulent expérimenter des relations sexuelles avec des hommes.

Renouveler les moyens

« Les femmes aussi ont des parcours originaux, a affirmé M. Émond. Les jeunes vivent leur sexualité différemment, celle-ci est plus diversifiée et moins claire. » De plus, les enjeux d’émancipation de ces jeunes se situent davantage dans la recherche d’un emploi décent ou dans la poursuite d’études qui leur assureront une carrière que dans la reconnaissance des droits des gais et des conjoints de fait, a fait remarquer le chercheur.

Les actions de prévention traditionnelles ne permettent plus de rejoindre ces jeunes à risque de contracter le VIH, a-t-il dit. Et à cela s’ajoutent la « banalisation du VIH » dans notre société et « un désengagement de l’État » dans la prévention. « Nous avons l’impression que le VIH est en voie de disparition, car on insiste sur le fait que ce n’est plus une maladie mortelle et qu’il existe des médicaments pour le soigner. Pourtant le nombre de cas ne fléchit pas », a rappelé M. Émond avant de déclarer que « si l’on veut arriver à une éradication du VIH, il nous faudra prévenir avec de nouveaux moyens. Mais malheureusement, nous ne disposons pas des moyens de les développer. »
 

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1 commentaire
  • Pierre Hurteau - Abonné 10 mai 2016 18 h 18

    les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes

    Les constatations et l'analyse de Gilbert Émond remettent en question le paradigme de l'orientation sexuelle pour expliquer l'expérience homosexuelle dans toutes ses dimensions plurielles. Des constatation semblables avaient déjà été faites dans d'autres cultures où se trouvent beaucoup d'hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HRSAH) et qui "ne veulent pas s’afficher gais et qui ne veulent pas appartenir à une catégorie sexuelle". Que se soit en Inde (NAZ Foundation et Shivananda Khan), Joseph Massad pour le Moyen-Orient ou Silverio Trevisan pour le Brésil, le modèle occidental ne rend pas compte de la réalité plurielle des expériences homosexuelles. Il faut sortir des modèles binaires hétéro/homosexualité pour comprendre ce qui se passe sur le terrain. Mêmes si les raisons pouvant expliquer cette revendication plurielle peuvent varier, l'effet n'est est pas moins le même. Cela risque d'ébranler nos points de repères encore une fois.
    Pierre Hurteau, auteur de Homosexualités masculines et religions du monde, L'Harmarttan, 2010. Traduit et augmenté Male Homosexualities and World Religions, Palgrave Macmillan, 2013.