Les enjeux selon les territoires où l’on habite

Claude Lafleur Collaboration spéciale
A l’heure où la population vieillit, la question qui se pose de plus en plus est celle de savoir si « les territoires » sont bien adaptés, ou s’adapteront, au vieillissement.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir A l’heure où la population vieillit, la question qui se pose de plus en plus est celle de savoir si « les territoires » sont bien adaptés, ou s’adapteront, au vieillissement.

Ce texte fait partie du cahier spécial ACFAS 2016

Nos villes, banlieues et quartiers s’adaptent-ils au fait que la population est vieillissante ? C’est la question que traitera durant deux jours une foule de chercheurs provenant d’une belle variété de disciplines.

Dans le cadre de sa thématique « Points de rencontre », le 84e congrès de l’Acfas présente un colloque de deux jours pour le moins original. Intitulé « Les territoires du vieillissement. Dialogues interdisciplinaires et regards transatlantiques », il traitera des enjeux du vieillissement selon une approche pluridisciplinaire et comparera les expériences européennes et québécoises.

Ce colloque est d’ailleurs organisé par Patrik Marier, un chercheur en sciences politiques de l’Université Concordia, et par Anne-Marie Séguin, une géographe spécialisée en géographie urbaine et sociale de l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Ils sont secondés par Vincent Caradec et Aline Chamahian, deux sociologues de l’Université de Lille.

« Pour moi, le vieillissement est un enjeu politique majeur, déclare Patrik Marier. Ce qui guide mes recherches, ce sont les perspectives du vieillissement ainsi que les approches interdisciplinaires. Et travailler avec Anne-Marie, c’est toujours très intéressant puisqu’elle a une perspective de géographe, ce qui ajoute beaucoup de saveur à mes travaux ! »

« Même si on n’est pas géographe, on se rend très vite compte qu’il y a des enjeux territoriaux dont il faut parler », enchaîne Anne-Marie Séguin, géographe à l’INRS (Centre urbanisation, culture, société).

Des territoires mieux adaptés que d’autres

On peut ainsi voir les questions de territoires du vieillissement de différentes façons, explique-t-elle. « Habiter dans une province plutôt que dans une autre peut faire une différence en matière de services de santé, par exemple. Ça peut aussi être d’une agglomération à l’autre ; dans certaines, par exemple, il y a des trottoirs pour circuler, alors que dans d’autres, il n’y en a pas. Ou même certains quartiers qui donnent accès à énormément de services, alors que dans d’autres, les services vont être beaucoup moins accessibles… »

C’est dire que les chercheurs qui s’intéressent au vieillissement ont des définitions « extrêmement souples » de ce qui constitue un territoire. « À la limite, lance Mme Séguin, le logement est un premier territoire très important pour les aînés. Ensuite, il y a le territoire de proximité, le voisinage, après cela c’est le quartier… Et ça peut même être le territoire couvert par un CLSC — et à présent un CIUSSS — puisque d’un CLSC à l’autre on n’aura pas nécessairement les mêmes services. »

Bref, à l’heure où la population vieillit, la question qui se pose de plus en plus est celle de savoir si « les territoires » sont bien adaptés, ou s’adapteront, au vieillissement et au fait que ceux et celles qui y résident deviennent de moins en moins mobiles.

Qui plus est, les urbanistes constatent qu’on a tous tendance à demeurer dans notre communauté, et non pas à migrer vers les communautés qui offrent les meilleurs services aux personnes vieillissantes. C’est ainsi, note Patrik Marier, que les banlieues conçues pour les déplacements en automobile sont souvent mal adaptées aux piétons et offrent moins de services que les grands centres.

En outre, constate Anne-Marie Séguin, les communautés les plus pauvres offrent moins de services que celles mieux nanties. Or, c’est souvent dans celles-ci que les besoins sont les plus grands. Cette chercheuse concentre d’ailleurs ses travaux sur les thèmes de la pauvreté, du vieillissement, de l’exclusion et de l’habitat.

Comparer les expériences

« Un colloque sur les territoires du vieillissement, ça m’intéresse évidemment beaucoup, dit-elle, et Patrik a été tout de suite très enthousiaste parce qu’on se rend compte que les politiques publiques ont des répercussions différentes selon les territoires. Et immédiatement, des collègues français et belges ont été très intéressés à l’idée de se joindre à nous. »

Il y a de gros enjeux de politiques publiques liés aux territoires, confirme Patrik Marier. « Par exemple, dit-il, les fusions [notamment des CLSC] et les pressions pour harmoniser un territoire désormais couvert par un CIUSSS soulèvent des questions intéressantes : est-ce que cela défavorisera certaines populations ? Et pour cette raison, la question des territoires enflamme un peu tout le monde ! »

Les organisateurs rapportent qu’il a été extrêmement facile d’organiser ce colloque. « Nous avons été très surpris par la diversité des contributions qui nous ont été proposées », souligne M. Marier.

Il relate d’ailleurs que la comparaison de notre situation avec celle de la France sera « particulièrement intéressante » puisqu’en France, on a affaire à une administration publique très centralisée, alors qu’au Québec, on avait adopté un mode plutôt décentralisé — les CLSC disposant d’une certaine liberté pour adapter leur offre de services aux besoins de la communauté. Mais qu’en sera-t-il à l’avenir avec la centralisation du système de santé à laquelle procède à grande vitesse le ministre Barrette ?

« Pas de doute que, nous, nous avons beaucoup à apprendre sur la conception des lieux de vie et des ensembles collectifs, et ce sera intéressant de voir l’expérience de nos collègues de France et de Belgique qui participent au colloque », affirme Mme Séguin.

Elle souligne aussi que, depuis une dizaine d’années, les urbanistes et les géographes s’intéressent aux questions d’aménagement du territoire. « Certains milieux sont-ils accueillants, hospitaliers pour les aînés ? illustre-t-elle. Et on constate même qu’à l’intérieur d’une grande ville comme Montréal, il y a des différences assez importantes d’offre de services. Souvent, la façon même dont on aborde la question du vieillissement, c’est très nouveau », conclut-elle.