Quand le numérique nous fait perdre la mémoire

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Pour chaque projet de la sorte qui disparaît des écrans radars, c’est un peu de l’intelligence collective de toute la société qui est perdue à tout jamais.
Photo: Getty Images Pour chaque projet de la sorte qui disparaît des écrans radars, c’est un peu de l’intelligence collective de toute la société qui est perdue à tout jamais.

Ce texte fait partie du cahier spécial Enjeux numériques

On a tendance à croire que, parce qu’un document est sauvegardé sur un ordinateur, une clé ou tout autre support numérique, voire sur un nuage ou un autre, il est là pour toujours et qu’on y aura accès pour des siècles et des siècles. Mais il n’en est rien, préviennent les spécialistes des technologies de l’information, Véronique Marino en tête. Selon la directrice du programme Médias interactifs de l’Institut national de l’image et du son (INIS), il serait grand temps de repenser notre archivage, car nous avons déjà perdu des pans entiers de notre mémoire collective.

« Il ne faut pas confondre production et protection, précise-t-elle. Depuis qu’on est entrés dans l’ère numérique, on est dans une ère de production de données et non de protection. On a l’impression que tout ce que l’on produit est stocké quelque part et donc conservé. Il n’en est rien. »

Un exemple parmi tant d’autres. Véronique Marino se souvient d’une production interactive réalisée autour du film franco-québécois Café de Flore, avec Vanessa Paradis et Kevin Parent.

« Ça s’est étendu sur presque un an avant sa sortie en salles, raconte-t-elle. C’était très créatif, très narratif. Il y avait une dimension poétique, une volonté de prolonger l’histoire sans jamais rien révéler du film en lui-même. On se rapprochait également du travail du réalisateur Jean-Marc Vallée, qui, tous les jours, mettait en ligne la liste de la musique qu’il avait dans ses écouteurs pendant qu’il travaillait. Ça a été subventionné par un fonds qui appartenait à Téléfilm Canada et développé par une entreprise qui s’appelle Kung Fu Numerik. Aujourd’hui, je vous mets au défi de trouver une ligne, une page web qui appartient à ce projet. Peut-être que Kung Fu a quelques archives de ça, mais c’est très hypothétique. Et si demain l’entreprise prend feu ou fait faillite, tout ce matériel va disparaître de notre mémoire collective. »

Et pour chaque projet de la sorte qui disparaît des écrans radars, c’est un peu de l’intelligence collective de toute la société qui est perdue à tout jamais. De notre intelligence industrielle et créative.

« La valeur industrielle de Kung Fu Numerik ou de toutes les autres entreprises de ce type va bien au-delà des ordinateurs qu’elles possèdent, poursuit Mme Marino. Ce sont des entités qui se démarquent par leur ingéniosité, leur imagination, leur créativité, leur savoir-faire. C’est tout un pan de notre culture, de ce qui nous définit en tant que société distincte, qui disparaît. »

C’est vrai pour ce type de production, c’est vrai également pour tous nos souvenirs numériques, en premier lieu les centaines, voire les milliers de photos et vidéos que chacun prend avec son téléphone ou son appareil photo avant de les sauvegarder sur un ordinateur, une clé, un DVD parfois pour être bien certain que les souvenirs de la naissance de la petite dernière sont bel et bien gravés à tout jamais. Sauf que ces supports sont destinés à devenir obsolètes et qu’il y a fort à parier que nos descendants seront tout simplement dans l’impossibilité d’ouvrir ces fichiers.

« Le paradoxe, c’est que nous sommes dans une période ultramoderne, qui va être sauvée par les collectionneurs, note Véronique Marino. Notre chance, c’est que certains de nous sont naturellement des collectionneurs. Ces gens-là, il faut en prendre soin, car si un jour on a encore un peu de mémoire, ce sera grâce à eux. Il faut mettre en place un système qui redéfinisse ce qu’est la mémoire collective en tenant compte de l’époque à laquelle nous vivons. Ce qui nous empêche aujourd’hui d’y réfléchir, c’est qu’on veut continuer à archiver comme on le faisait avant. Or, ce que l’on produit est très différent. L’archivage doit donc l’être également. »

Mme Marino pense à certaines avenues à exploiter, le peer-to-peer par exemple. Comme certains prêtent aujourd’hui une partie de la mémoire de leurs ordinateurs à des centres de recherche afin que ceux-ci puissent faire de gigantesques calculs mathématiques.

« Moi, je serais d’accord pour garder un petit morceau de la mémoire de l’humanité sur mon ordinateur, indique-t-elle. La seule manière de sauver notre mémoire, c’est de faire en sorte qu’elle ressemble à la société dans laquelle on vit. Aujourd’hui, nous sommes en réseau permanent. Nous vivons dans une économie de partage. Nous devons partager nos archives également. Mais attention, je ne parle pas de les stocker quelque part sur mon disque dur. Mais moi, comme beaucoup d’autres, j’ai de la place inoccupée sur tout l’espace nuagique qui m’est alloué. Je pourrais très bien décider d’y mettre une partie de nos archives communes. Et en prendre soin jusqu’à la fin de mes jours. »

Mais même en adoptant ce modèle du peer-to-peer, il faudrait collectivement se demander ce qu’il est primordial de préserver ou non. Selon une étude menée conjointement par l’institut de recherche IDC et le fabricant de serveurs EMC, le volume de données créées en 2013 dans le monde digital s’établit à 4400 milliards de giga-octets. Ce chiffre devrait passer à 44 000 milliards de giga-octets en 2020, soit 10 fois plus. On estime également que, en 2014, le même volume de données a été créé que depuis le début de la civilisation.

« La production est tellement rapide que l’on n’est pas aptes à tout sauvegarder, conclut Mme Marino. Non pas par manque de place, mais plutôt par manque de temps. On ne peut donc plus constituer la mémoire telle qu’on la concevait jusqu’à présent, c’est-à-dire en gardant tout. Nous devons prendre le temps de redéfinir notre mémoire collective, sinon nous risquons de ne laisser aucune trace. »

Et ce, alors même que, dans le présent, nos moindres faits et gestes sont traqués et analysés par les chantres du marketing numérique. C’est comme si Internet avait la mémoire courte.

Et pour chaque projet de la sorte qui disparaît des écrans radars, c’est un peu de l’intelligence collective de toute la société qui est perdue à tout jamais.