Sauver les fichiers d’hier et d’aujourd’hui

André Lavoie Collaboration spéciale
Vue de l’exposition «Archéologie du numérique. Environnements virtuels, objets interactifs, 2014»
Photo: CCA Vue de l’exposition «Archéologie du numérique. Environnements virtuels, objets interactifs, 2014»

Ce texte fait partie du cahier spécial Enjeux numériques

La réputation du Centre canadien d’architecture (CCA) n’est plus à faire, et sa mission dépasse largement la promotion du travail des architectes d’ici et d’ailleurs. Espace d’exposition, certes, mais aussi haut lieu d’échanges sur une architecture originale et audacieuse, doublé d’un centre de recherche aux ramifications internationales pour faire circuler les techniques novatrices.

Notre vision romantique du travail des architectes apparaît trop souvent engorgée de dessins sur papier et de maquettes en bois, alors que dès les années 1980 ils ont vu les multiples possibilités qu’offrait l’informatique, même si les premiers ordinateurs ont donné à plusieurs de sérieux maux de tête. Ces nouvelles technologies — qui semblent bien archaïques aux geeks d’aujourd’hui — ont favorisé diverses découvertes, des maillages autrefois peu probables avec d’autres disciplines (musique, éclairage, etc.), et une grande capacité de stockage de documents qui autrement auraient encombré étagères, classeurs, etc.

Martien de Vletter connaît parfaitement ces enjeux, elle qui est une grande passionnée d’architecture d’origine néerlandaise établie à Montréal depuis 2012, alors qu’elle faisait ses premiers pas comme directrice associée de la collection du CCA. Les immenses défis de conservation que posent les fichiers numériques, elle les affrontait déjà lorsqu’elle travaillait à l’Institut d’architecture des Pays-Bas (NAi) à la fin des années 1990. Mais sa mission actuelle va bien au-delà du simple archivage du travail des architectes. « Comme beaucoup d’autres musées, précise Martien de Vletter, nous devons résoudre ces problèmes technologiques, mais au CCA, nous voulons aussi comprendre l’influence du numérique sur l’architecture. »

L’ordinateur, une boîte à surprises

D’ailleurs, dans le troisième volet de l’exposition intitulée Archéologie du numérique qui débutera le 10 mai prochain, il se profile quelques-unes des difficultés qui se posent quotidiennement à Martien de Vletter et à son équipe de conservateurs et d’archivistes. Dans ce savant assemblage de 25 projets de différents architectes de tous les horizons, il faut bien sûr préserver le matériel, mais aussi savoir le décoder pour ensuite en permettre l’analyse, et plus tard la diffusion aux visiteurs. Tâche délicate sur des matériaux physiques tels que le papier ou le bois ; opération complexe lorsqu’il faut extraire des données sur des clés USB ou des CD alors que les logiciels ne sont souvent plus disponibles sur le marché.

« Nous demandons aux architectes des dons concernant des projets novateurs, mais parfois ils ne savent même pas ce qu’ils nous offrent », admet la directrice associée. Elle se retrouve ainsi devant de vieux ordinateurs des années 1980 « avec des photographies datant des années 1960, et c’est du matériel que nous ne pouvons pas utiliser ». Par contre, à force de patience et d’ingéniosité, peu de machines résistent à l’équipe de Martien de Vletter, malgré la vitesse fulgurante avec laquelle les technologies évoluent.

Étonnamment, cette rapidité ne constitue pas un obstacle infranchissable. L’ancienne éditrice spécialisée en ouvrages d’architecture se souvient que, il y a deux décennies à peine, les nouvelles technologies effrayaient davantage pour leurs coûts… « Ça se chiffrait parfois en millions de dollars, dit-elle sans nostalgie, et au NAi, nous n’avions pas l’argent nécessaire pour acquérir ces archives numériques. Aujourd’hui, les coûts de plusieurs appareils baissent rapidement, et le développement des logiciels nous aide, tout comme d’autres établissements, à trouver des solutions nettement moins chères qu’il y a à peine 15 ans. »

Une fois les appareils décortiqués et les codes démystifiés, le CCA fait ensuite face à un autre défi de taille : la protection des données. En architecture comme ailleurs, l’espionnage industriel se pratique, et rendre accessibles les visions exceptionnelles des créateurs de formes et d’espaces nécessite des protections supplémentaires. Car ce musée est aussi, et peut-être surtout, un important centre de recherches, et donc un diffuseur de savoir. « Lorsque nous recevons toutes ces expérimentations, il faut trouver la bonne façon de les offrir aux chercheurs, tout en s’assurant que d’autres personnes n’en feront pas des copies pour s’approprier ces idées plus tard. C’est un véritable défi. »

Les pixels ont pignon sur rue

Le développement des nouvelles technologies a grandement facilité la vie des architectes, même si la directrice associée du CCA précise que, dans les années 1980, à cause de la complexité des appareils, l’heure était surtout à l’expérimentation, et on ne délaissait jamais complètement les méthodes traditionnelles. Or, avec le temps, ce perfectionnement a-t-il eu une réelle influence sur le paysage de nos villes et de nos villages ? En quoi le numérique est-il perceptible sur les édifices qui poussent maintenant un peu partout ?

Ces questions sont au coeur des préoccupations des gens du CCA, mais Martien de Vlatter tient à préciser le cadre de leurs objectifs de conservation : « De nos jours, la technologie rend les processus beaucoup plus efficaces, mais ce que nous collectionnons, et qui nous pose parfois tant de problèmes, ce sont les périodes de grande expérimentation. » Cela donnait rarement lieu à un bâtiment que les passants pouvaient admirer par la suite.

Par contre, les nouvelles technologies ont certainement une influence sur le travail des architectes de notre époque. « Il suffit d’admirer les réalisations de Zaha Hadid ou de Frank Gehry : ils ont poussé très loin les possibilités qu’offraient certaines formes et certains matériaux, l’aluminium par exemple, et leur travail ressemble à une véritable chorégraphie. » Mais tous s’accordent sur le fait qu’il faut plus, beaucoup plus, que des pixels et un système binaire pour ériger des splendeurs architecturales. De la même manière qu’une plume n’a jamais fait un écrivain, ni un pinceau un artiste peintre…

À voir en vidéo