Troubles de l'alimentation: les gènes passent à table

On sait maintenant que l'anorexie et la boulimie sont de véritables pathologies qui, dans les cas extrêmes, commandent une hospitalisation et peuvent entraîner la mort. Ce qu'on sait moins, c'est que, chez certaines personnes, la génétique a un rôle à jouer dans le déclenchement des troubles alimentaires.

Les docteurs Howard Steiger et Ridha Joober, de l'hôpital Douglas, un centre affilié à l'université McGill et à l'Organisation mondiale de la santé (OMS), profitent de la vitrine offerte par la Semaine nationale de sensibilisation aux troubles de l'alimentation — qui se termine aujourd'hui — pour présenter les résultats de leurs plus récents travaux sur l'incidence génétique dans l'émergence de la boulimie.

Bien que les chercheurs ne minimisent en rien les méfaits de la pression socioculturelle dans les troubles de l'alimentation, ils ont observé que les personnes atteintes de boulimie présentent un portrait génétique distinctif. «Les troubles alimentaires mettent clairement en évidence comment des problèmes d'adaptation, par exemple commencer un régime, peuvent être reliés à des interactions entre l'environnement et les gènes d'un individu», explique le Dr Steiger, psychologue et directeur du programme des troubles de l'alimentation (PTA) de l'hôpital Douglas.

Haro sur la sérotonine
Sachant que certains systèmes neurobiologiques influencent non seulement l'humeur, mais aussi l'appétit, les deux chercheurs ont donc concentré leurs énergies sur les gènes qui contrôlent certains aspects du système sérotoninergique. «Ce qui émerge de plus en plus, confie le Dr Steiger, c'est que l'environnement et la pression de faire un régime peuvent allumer une vulnérabilité génétique latente.»

Les deux chercheurs ont remarqué que la sérotonine, un neurotransmetteur qui intervient dans la régulation du sommeil et de l'humeur, et qui est aussi à l'origine du sentiment de satiété, joue un rôle important dans la boulimie «Si on réduit trop l'activité sérotoninergique dans le cerveau, on ne peut alors plus s'arrêter de manger, confirme le psychologue. Des données importantes colligées par le duo montrent que les gens qui souffrent de boulimie présentent des dérèglements sérotoninergiques.

Ainsi, un taux de sérotonine élevé est généralement associé à l'angoisse et à la compulsivité, qui sont des caractéristiques typiques de l'anorexie. Un faible taux de sérotonine est plutôt rattaché à l'impulsivité et à la dérégularisation qui caractérisent la boulimie. Un régime de trois semaines, même modéré, diminuera considérablement l'activité sérotoninergique dans le cerveau, un effet plus important chez les femmes que chez les hommes. Cette baisse, qui occasionne une plus grande faim, peut alors conduire à la boulimie.

Vulnérabilité génétique
Ces observations ont mené les deux hommes à distinguer deux types de boulimiques. «Le premier groupe représente les femmes sujettes à la boulimie en raison d'une irrégularisation inhérente à des problèmes sérotoninergiques. Le second serait le résultat d'un strict abus de régimes minceur», explique le Dr Steiger. Le premier groupe se distingue par des symptômes plus graves. «Chez les boulimiques porteurs d'un gène reconnu pour synthétiser plus difficilement certaines protéines qui interviennent dans le système sérotoninergique, on remarque une plus grande impulsivité, des problèmes affectifs, des dépressions.»

Cette dualité cache toutefois de multiples variantes. D'autant plus qu'il n'y a pas qu'un seul gène impliqué dans la boulimie, mais plusieurs, et que ce sont leurs variations qui peuvent déclencher la maladie. «Il y a toute une série de gènes qui contrôlent certaines fonctions dans le système sérotoninergique du cerveau. Nous en étudions une série. Selon le gène présent, on remarque des caractéristiques un peu différentes», confirme le psychologue, qui rappelle qu'il faut un déclencheur pour que le gène s'exprime.

Ces tableaux génétiques différents commandant peut-être des traitements différents, c'est de ce côté que les deux chercheurs ont l'intention de poursuivre leurs recherches. Préconisant déjà une approche individualisée, l'équipe de l'hôpital Douglas — qui est composée de médecins, de psychiatres, de psychologues, de travailleurs sociaux, de diététiciens, d'ergothérapeutes et d'infirmières — pourra ainsi affiner encore davantage son intervention basée avant tout sur la régularisation de l'alimentation.