Vers une subvention universelle à la recherche

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Jean-Marie Lafortune, président de la FQPPU
Photo: Source FQPPU Jean-Marie Lafortune, président de la FQPPU

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

La Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU) revendique la création d’une subvention universelle de recherche, par laquelle Québec distribuerait 10 000 $ par année à chaque professeur. Cette mesure nécessiterait de la part du gouvernement provincial l’injection d’environ 100 millions de dollars supplémentaires dans les fonds de fonctionnement des établissements universitaires.

« C’est loin d’être un financement qui s’apparenterait à une augmentation de salaire des professeurs, précise Jean-Marie Lafortune, président de la FQPPU. On veut qu’il suive essentiellement la même répartition que le financement de la recherche accordé depuis des années, à savoir que les trois quarts des sommes octroyées iraient aux salaires pour des étudiants ou des professionnels de recherche. » Les montants demandés représenteraient une hausse d’environ 2 % du budget annuel de fonctionnement des universités. « Ce qu’on propose n’amène pas plus de bureaucratie. Au contraire, ça permettrait que chaque dollar investi fasse plus de différence », ajoute M. Lafortune.

Demande claire

 

L’idée d’une subvention universelle avait déjà été lancée dans les représentations entourant le Sommet de l’enseignement supérieur, organisé par le gouvernement Marois en 2013. Mais la FQPPU vient d’en faire une demande claire, précise et argumentée. Pourquoi maintenant ? Parce que la Fédération y voit une solution pour pallier le déséquilibre dans l’octroi des fonds qu’elle constate après avoir réalisé une analyse du financement de la recherche universitaire au Québec.

Pour cette analyse, la FQPPU s’est appuyée sur les données du Système d’information sur la recherche universitaire (SIRU). Il s’agit des données les plus rigoureuses, même si elles n’ont pas été mises à jour depuis cinq ans. « C’est un peu frustrant de ne pas pouvoir brosser un portrait plus récent, reconnaît M. Lafortune, avant de préciser que les tendances observées entre 2003 et 2010 « se sont probablement maintenues ».

Dans son rapport publié il y a quelques semaines à peine, la FQPPU s’inquiète de la concentration des sommes allouées à la recherche universitaire. En 2009-2010, 10 % des projets financés se sont accaparé 855 millions, soit 60 % du financement de source externe disponible pour la recherche universitaire. 90 % des projets se sont ainsi divisé les 595 millions restants. La FQPPU craint que l’allocation de montants plus généreux à une minorité de professeurs réduise davantage les taux de succès aux concours des organismes subventionnaires publics, dans un contexte où le nombre de professeurs-chercheurs est passé de 8 654 à 9 546 entre 2003 et 2010. La faible augmentation du financement global de la recherche universitaire enregistrée sur la même période n’a pas empêché une diminution de 15 % du montant moyen disponible par professeur, qui est passé de 178 000 à 152 000 en dollars constants. « Il faut de l’argent neuf », alerte M. Lafortune. La subvention universelle, selon lui, serait une occasion d’en injecter, « mais d’une manière qui va compenser les effets collatéraux des modes actuels de financement ».

Bien qu’il ne vise pas à remplacer les fonds déjà en place, ce nouveau mécanisme de financement serait à ses yeux plus approprié que de nouvelles subventions commandées et orientées autour de thématiques précises, pour lesquelles les équipes qui feraient des demandes, mais perdraient au concours, gaspilleraient temps, énergie et ressources. « Lorsqu’ils entrent en compétition pour avoir accès à de l’argent, alors que cet argent est rare, il y en a très peu qui partent avec le pactole. Les autres doivent patienter en attendant une prochaine occasion de se faire financer, plutôt que de concentrer leurs efforts dans une recherche non orientée, mais finalement plus bénéfique pour la société et l’ensemble de la recherche et de l’innovation. »

Déséquilibre

 

La FQPPU a aussi noté un déséquilibre dans les subventions de recherche reçues entre les différents établissements d’enseignement supérieur. Entre 2003 et 2010, les universités dotées d’une faculté de médecine, soit l’Université Laval, l’Université de Montréal, l’Université McGill et l’Université de Sherbrooke, ont mis la main sur plus des trois quarts du financement externe accordé à la recherche universitaire, alors qu’elles représentent 60 % du corps professoral.

La FQPPU craint surtout les effets de la concentration des sommes investies observée dans certains champs disciplinaires. Entre 2003 et 2010, les sciences de la santé se sont vu consacrer entre 39 et 47 % des enveloppes et les sciences pures et appliquées en ont touché 33 %. Les projets en arts, en lettres ou en sciences humaines et sociales, quant à eux, se sont partagé entre 12 et 17 % du financement. La FQPPU voit dans ce phénomène une explication à la difficile formation de la relève universitaire dans les arts, les lettres, les sciences humaines et sociales, puisque ces domaines représentent 55 % des effectifs étudiants en équivalence au temps plein.

« Il y a là un vrai enjeu, souligne M. Lafortune. Il est combiné avec celui de la stabilité des équipes de recherche. Quand des collègues n’obtiennent pas leur financement, ils sont obligés de se retourner vers les professionnels de recherche avec lesquels ils travaillent régulièrement et leurs étudiants pour leur dire qu’ils n’ont plus d’argent et qu’ils vont cesser leurs activités. Ils vont se ressayer l’an prochain ou faire une autre demande pour les réembaucher. Mais c’est très préjudiciable à la recherche d’interrompre des processus, alors que tu as mis beaucoup de temps dans la formation des gens. »

Pour illustrer son propos, M. Lafortune utilise la métaphore de l’automobile. « Avec un véhicule, quand tu dois arrêter, lorsque tu redémarres, c’est à ce moment que tu vas consommer le plus d’essence. Lorsque tu continues à rouler lentement, tu vas gaspiller moins d’énergie. C’est un peu la même chose. Mettre une équipe de recherche à l’arrêt, ce n’est jamais une bonne chose, parce qu’elle va perdre ses membres et ça va prendre beaucoup de ressources pour la redémarrer. »

La FQPPU se tourne vers le gouvernement provincial, car, entre 2003 et 2010, le gouvernement fédéral continuait d’être la principale source de financement pour la recherche dans les universités québécoises. La part des investissements de ce dernier, relativement à l’ensemble du financement dans la recherche universitaire de la province, a même augmenté, passant de 47 à 50 %. La part du gouvernement provincial a plutôt chuté de 27 à 22 % sur la même période. « Il n’y a pas de raison que Québec soit si faible en financement de la recherche », dit M. Lafortune. Le recours au secteur privé n’a pas compensé les pertes, puisque la part de sa contribution au financement de la recherche universitaire a commencé à se réduire à partir de 2006 pour atteindre un peu moins de 18 % en 2010.

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