Le roi qui est tombé sur la tête

Portrait d'Henri VIII d'après Hans Holbein le Jeune, 1542
Photo: Wikicommons Portrait d'Henri VIII d'après Hans Holbein le Jeune, 1542

Une succession de traumatismes crâniens expliquerait le caractère irascible et impulsif, les problèmes de mémoire, les maux de tête, les insomnies et peut-être même l’impuissance dont souffrait le roi d’Angleterre et d’Irlande, Henri VIII, durant la dernière décennie précédant sa mort, en 1547.

Des neurologues de l’École de médecine de l’Université Yale au Connecticut émettent cette hypothèse dans la dernière édition du Journal of Clinical Neuroscience après avoir analysé la correspondance d’Henri VIII ainsi que diverses autres sources historiques dans le but de documenter son histoire médicale ainsi que les événements de sa vie ayant pu contribuer à l’émergence de ses problèmes de santé.

Né le 28 juin 1491, Henri VIII devint roi en 1509 alors qu’il n’avait que 18 ans. Au début de son règne, on le décrit comme un roi dynamique, généreux et intelligent qui prenait de judicieuses décisions politiques et militaires couronnées de succès. Le portrait qu’on fait de lui durant les dix dernières années de sa vie est tout autre : « Henri VIII était devenu cruel, mesquin et tyrannique. Sa paranoïa politique et ses erreurs de jugement militaire contrastent avec son comportement prometteur et ses succès précédents », soulignent les auteurs de l’article.

Diverses hypothèses plus ou moins satisfaisantes ont été proposées pour expliquer la métamorphose du jeune roi affable en tyran brutal et impitoyable qui se maria six fois et exécuta deux de ses épouses. On a ainsi supposé qu’il souffrait de syphilis, de diabète, du syndrome de Cushing, qui se caractérise par une sécrétion excessive d’une hormone cortico-surrénalienne, d’une maladie psychiatrique ou des séquelles d’un traumatisme crânien.

Deux épisodes majeurs

En épluchant les multiples documents historiques, les chercheurs de l’Université Yale ont relevé qu’Henri VIII, qui était un adepte des joutes, ces combats à la lance et à cheval, a subi deux traumatismes crâniens majeurs durant sa trentaine. En 1524, une lance aurait transpercé la visière de son casque durant un tournoi, ce qui aurait provoqué chez lui de sérieux étourdissements. Un an plus tard, il se serait assommé en tombant tête première dans un ruisseau alors qu’il tentait de sauter par-dessus avec un pieu. Mais l’épisode le plus grave qui serait probablement celui à partir duquel le comportement du monarque s’est transformé est survenu en janvier 1536 lors d’un match de joutes au cours duquel un cheval est tombé sur le roi, qui a alors perdu connaissance pendant deux heures.

Les historiens s’accordent pour dire qu’à partir de 1536, le comportement d’Henri VIII est devenu « notoirement erratique » et caractérisé par des « colères explosives et une inaptitude à contrôler ses impulsions ». « Il oubliait beaucoup de choses et était sujet à des rages et décisions impulsives », soulignent les chercheurs. En 1546, par exemple, alors qu’il rassurait sa sixième femme, Catherine Parr, à savoir qu’il ne l’enverrait pas à la tour de Londres, des soldats sont arrivés pour l’arrêter. Henri VIII s’est alors lancé dans une diatribe contre les soldats, ayant oublié qu’il leur avait donné cet ordre le jour précédent. De plus, la difficulté d’Henri VIII à mener à terme ses rapports sexuels était possiblement due à une baisse de testostérone qui découlerait d’un effet secondaire occasionnel des traumatismes crâniens, avancent les chercheurs.

« Comme il s’agit de comportements qui n’étaient pas présents avant les commotions cérébrales, il est clair qu’ils résultent des traumatismes crâniens récurrents qu’il a subis », confirme Dave Ellemberg, professeur en kinésiologie de l’Université de Montréal. « Ce n’est pas après une seule commotion cérébrale que peut apparaître un tel ensemble de changements comportementaux. La commotion de 1536 a fait en sorte que l’accumulation était trop grande et a déclenché les changements dans la personnalité. Ces changements ressemblent beaucoup à ceux que subissent les sportifs ayant subi de multiples commotions cérébrales, et sont typiques de l’encéphalopathie traumatique chronique. Ceux qui en sont atteints ont un tempérament plus explosif. Ils deviennent plus imprévisibles. Ils présentent des sautes d’humeur et de l’agressivité. Ils perdent le contrôle sur ce qu’ils font et ne se reconnaissent plus. Leurs difficultés cognitives touchent la mémoire, la capacité d’attention et les fonctions exécutives, qui sont impliquées dans la gestion de l’information et la planification. Ces commotions cérébrales ont sûrement dû affecter les décisions qu’Henri VIII a dû prendre. »

« Il est fascinant de penser que l’histoire de l’Europe a pris la tournure qu’on lui connaît en raison d’un coup sur la tête », a confié Arash Salardini, qui a dirigé l’étude.