La flore intestinale appauvrie des Occidentaux

La flore intestinale des Occidentaux, dont la diète est pauvre en fibres et riche en gras et sucres simples, est nettement moins diversifiée.
Photo: Manic Dusan Getty Images La flore intestinale des Occidentaux, dont la diète est pauvre en fibres et riche en gras et sucres simples, est nettement moins diversifiée.

Une diète pauvre en fibres conduit à l’extinction de plusieurs espèces bactériennes de la flore intestinale, et cette extinction s’accentue d’une génération à l’autre, démontre une étude de l’Université Stanford en Californie. Cette observation expliquerait en grande partie le fait que la flore intestinale des Occidentaux, dont la diète est pauvre en fibres et riche en gras et sucres simples, est nettement moins diversifiée que celle des populations traditionnelles de chasseurs-cueilleurs, comme les Hadza de Tanzanie, ou qui ont conservé une diète rurale et agraire, comme les Malawiens.

« Les populations traditionnelles de chasseurs-cueilleurs vivant en Afrique, en Amérique du Sud et en Papouasie-Nouvelle-Guinée possèdent dans leur intestin des espèces de bactéries dont nous, Occidentaux, sommes dépourvus. Le fait que l’intestin des Occidentaux présente une diversité d’espèces bactériennes beaucoup moins grande pourrait être néfaste pour la santé », affirme Erica Sonnenburg, chercheuse au Département de microbiologie et immunologie de l’Université Stanford. Plusieurs études ont en effet associé la diversité réduite du microbiote intestinal — l’ensemble des micro-organismes vivant dans l’intestin — des Occidentaux à diverses maladies, comme l’obésité, le syndrome métabolique, le diabète, les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, certaines formes d’allergies, et le cancer du côlon. « On ne sait pas si une moindre diversité bactérienne dans l’intestin cause ces maladies, mais les personnes atteintes de ces maladies présentent très souvent un microbiote moins diversifié que les personnes qui en sont exemptes », souligne la chercheuse.

Expériences

Erica Sonnenburg et ses collègues ont introduit dans l’intestin de jeunes souris tous les micro-organismes composant la flore intestinale des humains. Puis, après leur avoir servi une diète riche en fibres pendant six semaines, ils ont offert à la moitié de ces souris une diète pauvre en fibres pendant sept semaines, tandis que l’autre groupe de souris continuait à recevoir une alimentation abondante en fibres. Finalement, les souris soumises à une diète restreinte en fibres ont ensuite eu droit de nouveau à un régime pourvu en fibres. Les chercheurs ont alors observé que lorsque les souris recevaient des aliments pauvres en fibres, 60 % des espèces bactériennes colonisant leur intestin (soit 124 des 208 espèces) ont vu leur population décroître d’au moins 75 %. Puis, quand ces mêmes souris ont reçu à nouveau une diète riche en fibres, 59 des espèces bactériennes qui avaient grandement décliné se sont rétablies.

Pour voir si la perte de diversité microbienne s’amplifiait au cours des générations futures, les chercheurs ont accouplé les souris pendant les semaines où elles étaient privées de fibres, et ils ont répété cette procédure deux autres fois afin d’obtenir quatre générations de souris. Ils ont alors remarqué qu’à chaque nouvelle génération, la composition du microbiote des souris était un peu plus pauvre que celle de la génération précédente, et qu’elle différait de plus en plus de celle des souris contrôles ayant toujours reçu une diète riche en fibres. De plus, la réintroduction d’une diète riche en fibres permettait de rétablir un nombre toujours moindre d’espèces bactériennes à chaque génération. À la quatrième génération, elle était sans effet, et 141 souches sur 208 étaient indétectables.

Comme un nouvel apport en fibres ne parvenait pas à rétablir la diversité et la composition de la flore intestinale de ces souris, les chercheurs leur ont donné à manger un échantillon de selles prélevé sur les souris contrôles, en plus de leur fournir une diète riche en fibres. Les souris ont alors retrouvé une flore bactérienne diversifiée et identique à celle des souris contrôles.

Utilité des fibres

« Les bactéries intestinales ont besoin des glucides contenus dans les fibres alimentaires pour proliférer et survivre dans l’intestin. Si on les prive de cette source de glucides, elles quitteront l’intestin. Ainsi, quand l’abondance de certaines espèces bactériennes diminuait chez les souris enceintes soumises à une diète pauvre en fibres, il devenait alors moins probable que ces souris les transmettent à leur progéniture. Et c’est ainsi que la flore bactérienne des souris s’est peu à peu appauvrie au cours des différentes générations », explique Mme Sonnenburg, qui est la première auteure de l’article paru dans Nature à propos de cette étude.

« Quand les bactéries intestinales ont accès à des fibres alimentaires, elles produisent des acides gras à courtes chaînes, et nous savons que ces composés sont bénéfiques pour la santé humaine. Si on ne fournit pas de fibres alimentaires à notre microbiote intestinal, ce dernier produira moins de ces composés et notre organisme en souffrira », fait savoir Mme Sonnenburg.

Recommandations

« Notre étude montre qu’une diète riche en fibres aide à conserver une communauté bactérienne plus diversifiée dans l’intestin. Or, cela concorde avec plusieurs études ayant porté sur des régimes alimentaires riches en végétaux, tels que la diète méditerranéenne ou l’alimentation traditionnelle japonaise, qui favorisent une bonne diversité de bactéries dans l’intestin et sont reconnus pour prolonger la durée de vie et protéger de diverses maladies », souligne la chercheuse avant de rappeler que les légumes, les fruits, les légumineuses, les céréales entières, les noix et les graines sont autant d’aliments riches en fibres, qui permettent aux bactéries de prospérer.

On pourrait aussi prélever des échantillons de selles des populations traditionnelles, isoler de ces échantillons les espèces bactériennes que nous avons perdues, et les redonner aux Occidentaux qui ne les possèdent plus. « Mais on ne sait pas encore si ce serait vraiment une bonne chose à faire, parce que les bactéries présentes dans notre intestin forment un écosystème complexe qui ne fonctionnera peut-être pas aussi bien avec ces nouvelles venues. Peut-être aussi que ces nouvelles bactéries ne seront pas bénéfiques dans le contexte de notre mode vie de monde industrialisé. Des études devront être menées pour vérifier leur innocuité et ensuite s’assurer qu’elles procurent des bienfaits », avance Mme Sonnenburg.

Le fait que l'intestin des Occidentaux présente une diversité d'espèces bactériennes beaucoup moins grande pourrait être néfaste pour la santé

1 commentaire
  • Mathieu Gaulin - Abonné 14 janvier 2016 15 h 53

    Question pour la journaliste

    Les bactéries sont-elles naturellement présentes dans le sol? Peut-on recueillir ces bactéries en mangeant un légume du jardin pas trop nettoyé?
    Qu'en est-il des légumes de l'épicerie? Devrions-nous éviter de trop nettoyer nos légumes?

    Dans le même ordre d'idée, j'avais lu que les végétaliens manquent de vitamines B12 parce que les fruits et légumes sont trop aseptisés : la B12 se retrouve naturellement dans le sol (sous forme de déjections de bactéries...) et on n'en trouve plus que dans la viande (car elle est encore pleine de bactéries).