Grandeur et misères du roi des forêts

Le sapin est une des grandes victimes de la tordeuse des bourgeons de l’épinette, qui, contrairement à ce que son nom indique, préfère de loin le sapin.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le sapin est une des grandes victimes de la tordeuse des bourgeons de l’épinette, qui, contrairement à ce que son nom indique, préfère de loin le sapin.
Qui est vraiment ce roi des forêts que l’on introduit dans nos chaumières à l’occasion de Noël ? Voici un portrait de cet hôte de marque qui a un physique, des préférences, des vulnérabilités et des vertus uniques en son genre.​
 

Alors qu’en Europe c’est l’épicéa — mieux connu ici sous le nom d’épinette de Norvège — qui fait office d’arbre de Noël, au Québec, il s’agit du sapin baumier, scientifiquement dénommé Abies balsamea. Les deux conifères appartiennent à deux genres différents : l’épicéa est du genre Picea, qui regroupe les épinettes, tandis que le sapin fait plutôt partie du genre Abies, qui représente toutes les espèces de sapin.

Comment distinguer un sapin d’une épinette et d’un pin ?

Pour ne pas se faire passer une épinette pour un sapin, il faut tenter de faire rouler les aiguilles entre ses doigts. Si elles roulent bien, c’est qu’elles sont issues d’une épinette, car les aiguilles de l’épinette sont rondes, alors que celles du sapin sont plates. Mieux vaut faire cette petite vérification au moment d’acheter son arbre de Noël, car « l’épinette perd ses aiguilles plus tôt que le sapin, car elles s’assèchent plus rapidement », prévient Yves Bergeron, de l’Institut de recherche sur les forêts de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT).

Autre trait distinctif : l’écorce du sapin est relativement lisse et présente des vésicules renfermant le baume du Canada, aussi appelé térébenthine du Canada ou gomme de sapin. L’écorce du tronc de l’épinette, quant à elle, est écailleuse, beaucoup plus rugueuse et parsemée de tâches jaunâtres imprimées par la gomme qui affleure, puisqu’elle n’est pas enfermée dans des bulles.

Alors que trois espèces d’épinettes poussent au Québec, Abies balsamea est en fait la seule espèce de sapin qui vit au Québec. Elle exerce son pouvoir dominant de roi au sud de la forêt boréale, c’est-à-dire dans les Laurentides, en Abitibi et au Saguenay–Lac-Saint-Jean, soit là où les températures moyennes annuelles se maintiennent entre 0 et 2 °C. Son aire de distribution est toutefois beaucoup plus vaste. On peut trouver des sapins baumiers jusqu’à la baie James et à la baie d’Ungava, précise M. Bergeron, avant d’ajouter que « le sapin peut croître à peu près partout au Québec. Mais, bien sûr, dans la zone de l’érablière, il est plutôt une espèce compagne que dominante comme dans les sapinières du sud de la forêt boréale. »

 

Réchauffement climatique

Le sapin baumier risque d’éprouver des difficultés à s’adapter au réchauffement climatique, affirme M. Bergeron. Car le sapin n’aime pas les climats chauds et secs qu’engendreront vraisemblablement les changements climatiques. De plus, forcée de migrer plus vers le nord, l’espèce sera davantage exposée à des feux de forêt, puisque ceux-ci sont plus fréquents vers le nord qu’au sud de la forêt boréale. Or, Abies balsamea n’est pas une espèce bien équipée pour résister, voire survivre, aux incendies. « L’épinette noire et le pin gris, qu’on retrouve en abondance dans la forêt boréale plus nordique, sont pourvus de cônes enrobés de cire qui s’ouvrent sous l’effet de la chaleur du feu. Ainsi, même si l’arbre meurt, ses graines survivent et sont disséminées sur le sol, alors que, si le sapin brûle, ses cônes brûlent aussi. Il est donc beaucoup plus difficile pour le sapin de se réétablir quand il y a de grands feux, car il ne peut compter que sur les arbres vivants, en périphérie de l’incendie, pour produire de nouvelles graines », explique M. Bergeron. Pour ces raisons, le sapin est donc menacé par le réchauffement climatique.

Croissance

« En milieu naturel, le sapin pousse très lentement parce qu’il s’agit une espèce d’ombre qui s’implante généralement sous le couvert d’autres espèces. On le retrouve souvent dans les sous-bois. Cela peut prendre une trentaine d’années avant qu’un sapin n’atteigne la taille d’un arbre de Noël en milieu naturel, alors qu’un sapin cultivé en plein soleil pourra arriver aux mêmes dimensions en une dizaine d’années, affirme le professeur de l’UQAT. Étant donné que sa croissance est relativement lente, il ne s’agit pas de l’arbre le plus efficace pour capter et séquestrer du CO2 de l’atmosphère, dans le but de combattre le réchauffement climatique. »

L’Association des producteurs d’arbres de Noël du Québec confirme que « dix ans de soins attentifs — fertilisants, taillage, protection contre les rongeurs et les insectes — sont nécessaires pour produire un arbre de sept pieds ».

Chaque année, toutes les branches produisent de nouvelles pousses, ce qui assure une croissance radiale, et un nouveau verticille s’ajoute au sommet ; l’arbre peut ainsi prendre de la hauteur tout en maintenant une certaine stabilité.

Menaces

Le sapin est une des grandes victimes de la tordeuse des bourgeons de l’épinette, qui, contrairement à ce que son nom indique, préfère de loin le sapin. Ce petit insecte ravageur se délecte des jeunes aiguilles de l’année. Et, « quand l’épidémie dure quelques années, toutes les aiguilles finissent par disparaître et l’arbre meurt. De grandes étendues de forêt peuvent ainsi être détruites lors d’épidémies », souligne M. Bergeron, avant de rappeler qu’une importante épidémie de tordeuses sévit actuellement sur la Côte-Nord.

L’arpenteuse de la pruche attaque, elle aussi, le sapin, qui est « très sensible aux épidémies d’insectes en général. C’est une raison pour laquelle on ne le valorise pas beaucoup en foresterie », fait remarquer le professeur en écologie forestière.

Ses vertus

La gomme de sapin ou baume du Canada est un produit secondaire qui permet de colmater les blessures que subit l’arbre et qui empêche ainsi l’entrée des agents pathogènes, des champignons et des insectes. « Les phénols et les terpènes présents dans la gomme de sapin repoussent aussi les herbivores (insectes et chevreuils) qui seraient tentés de s’en repaître », précise Alain Cuerrier, botaniste au Jardin botanique de Montréal et professeur au Département des sciences biologiques de l’Université de Montréal. « Les phénols et les terpènes sont aussi des antioxydants qui aident l’arbre à éliminer les radicaux libres qui sont générés quand la photosynthèse ne fonctionne pas très bien. Si la photopériode est importante et que le soleil déclenche la photosynthèse, mais que le temps est froid et que la chaleur n’est pas suffisante pour mettre en branle la biochimie de la cellule, il peut y avoir des bris qui créeront des radicaux libres susceptibles d’entraîner la mort de la cellule. Les phénols et les terpènes peuvent jouer un rôle protecteur contre ces phénomènes. »

Depuis des lustres, les Amérindiens ont recours au baume du Canada pour soigner leurs propres blessures et brûlures, leurs maux de gorge, la toux, voire la grippe, car il possède « des propriétés antiseptiques, antifongiques, antibactériennes et antivirales qui permettent de prévenir les infections », poursuit M. Cuerrier.

Le professeur André Pichette, de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), a analysé la résine de sapin, qui « avait été peu étudiée en raison de sa viscosité et de son insolubilité dans la plupart des solvants usuels et l’eau », et il a ainsi confirmél’activité antibactérienne de la résine de sapin et découvert que certains de ses composés présentaient une activité anticancéreuse. « Nous avons isolé des tétraterpènes, qui sont des composés chimiques à 40 carbones extrêmement rares dans la nature. En laboratoire, nous avons pu montrer que ces composés sont toxiques pour les cellules cancéreuses. Même s’ils n’agissent pas comme une bombe atomique, ils présentent une activité intéressante. Toutefois, la résine en comprend des teneurs très faibles, et, comme il est très difficile de les extraire, nous n’avons pas poursuivi le projet, car cela aurait nécessité de trop grands efforts », affirme ce scientifique, qui est directeur de la Chaire de recherche sur les agents anticancéreux d’origine naturelle.

Par ailleurs, dans le Laboratoire d’analyse et de séparation des essences végétales (LASEVE), M. Pichette a étudié l’huile essentielle qu’on peut tirer du sapin baumier par hydrodistillation de ses aiguilles. « On fait passer de la vapeur d’eau sur le feuillage, et les composés volatils qui sont présents dans les aiguilles sont alors entraînés par la vapeur d’eau. Ensuite, cette vapeur d’eau chargée de composés volatile est condensée dans un habitacle réfrigéré, ce qui permet d’obtenir de l’eau surmontée d’une petite couche d’huile, qui contient les composés volatiles. On prélève finalement cette couche d’huile essentielle par décantation », explique le chercheur.

L’équipe de M. Pichette a d’abord montré que les bonnes propriétés antitumorales et anticancéreuses de cette huile essentielle sont attribuables à l’alpha-humulène. Elle a ensuite remarqué que l’activité anticancéreuse de l’alpha-humulène était grandement accrue par un autre composé présent dans l’huile essentielle de sapin, le bêta-caryophyllène. « Nous avons alors ajouté ce dernier composé “ potentialisateur ” à des agents anticancéreux utilisés en chimiothérapie, comme le paclitaxel, et nous avons vu qu’il triplait l’efficacité du paclitaxel. Ce qui veut dire qu’on avait besoin d’appliquer trois fois moins de paclitaxel sur des cellules cancéreuses pour les tuer. Une spin-off de l’université a alors entamé le développement de cette molécule prometteuse, mais, au moment où nous obtenions l’approbation de Santé Canada pour débuter les études cliniques, l’université et l’entreprise ont manqué de fonds pour poursuivre le développement », a expliqué M. Pichette.

La gomme de sapin n’a pas que des vertus thérapeutiques, puisqu’on lui connaît de multiples autres usages. Les scientifiques s’en servaient il n’y a pas si longtemps en microscopie pour coller les lamelles de verre sur les coupes de tissus biologiques.

« Certains Amérindiens y ajoutaient des cendres afin d’améliorer sa malléabilité et l’employaient pour calfeutrer leurs canots d’écorce. Ils l’utilisaient aussi pour se chauffer et pour fabriquer des armatures pour leurs tipis, fait savoir M. Cuerrier. Ils parsemaient — les Cris le font encore — le sol de leurs tentes de branches de sapin pour en faire un tapis aromatique. »

« Les Herboristes du Québec préparent notamment des miels aromatisés aux jeunes pousses de sapin, ce qui permet d’intégrer les substances actives du sapin dans l’alimentation », poursuit le botaniste.

Qui avait imaginé que « mon beau sapin, roi des forêts », était aussi riche, mais en même temps aussi vulnérable !

Comment prolonger la fraîcheur de son sapin de Noël?

Avant d’installer son sapin dans sa base, il est préférable de couper son tronc d’un à deux centimètres. « Cette coupe doit être faite moins de quatre heures avant l’installation, afin d’éviter que la sève ne scelle la coupure et empêche ainsi l’eau de monter dans l’arbre », recommande l’Association des producteurs d’arbre de Noël du Québec.

Le sapin doit toujours baigner dans l’eau afin qu’il continue à pomper de l’eau vers ses aiguilles. Il faut donc répéter les arrosages, particulièrement au cours de la première semaine, durant laquelle « il absorbera probablement plusieurs litres d’eau chaque jour ».

« Même si l’arbre n’a plus ses racines, il peut néanmoins absorber de l’eau par capillarité par le tronc », explique Yves Bergeron, professeur en écologie forestière à l’UQAT, qui conseille par ailleurs de placer le sapin dans une pièce fraîche.

Une fois les Fêtes passées, le sapin pourra être revalorisé. La plupart des municipalités en font la cueillette à cette fin. « Sa transformation en compost représente une forme de recyclage plus écologique que de le brûler dans le foyer, car alors la combustion générera du CO2 qui se retrouvera dans l’atmosphère », affirme M. Bergeron.

Des arbres de Noël québécois

Le Québec est la principale province productrice d’arbres de Noël au Canada, suivi par la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick. En 2014, 400 000 arbres québécois ont été vendus au Québec et dans les autres provinces canadiennes et 864 700 autres ont été exportés, principalement aux États-Unis, mais aussi au Venezuela, au Panama, aux Bermudes, aux îles Caïmans, à Dubaï et en Thaïlande.
1 commentaire
  • Michelle Langelier - Abonnée 19 décembre 2015 11 h 39

    Que j'aime ta verdure!

    Merci pour cet article très intéressant sur le sapin. Je ne connaissais pas toutes ces vertus de la résine, aujourd'hui je vais aller me promener en montagne pour en recueillir un peu!