Le climat conjugué au passé, au présent et au futur

Marie Lambert-Chan Collaboration spéciale
Philippe Gachon
Photo: Philippe Gachon

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

Pour mieux comprendre les changements climatiques, des chercheurs de l’UQAM s’intéressent à ce qu’était le climat il y a des dizaines de milliers d’années de cela et à ce qu’il sera d’ici la fin du siècle.

Pendant que Philippe Gachon s’emploie à simuler les conditions climatiques qui prévaudront dans quelques décennies au Québec, sa collègue Anne de Vernal étudie des sédiments récupérés au fond des océans qui lui révèlent le climat qui régnait dans les hautes latitudes de l’hémisphère nord il y a des dizaines de milliers d’années. Bien qu’éloignés dans le temps et l’espace, les objets de recherche de ces professeurs de l’UQAM n’en sont pas moins complémentaires et démontrent à quel point le système climatique est complexe.

« Plus on en apprend sur le climat, plus on prend la mesure de notre ignorance », constate Philippe Gachon, professeur au département de géographie et membre du Centre pour l’étude et la simulation du climat à l’échelle régionale. Il rappelle que l’histoire de l’observation du climat est assez courte. Les scientifiques ne peuvent s’appuyer que sur quelques décennies de données satellitaires. Le reste des archives climatiques se cache dans les cernes des arbres, les pollens fossiles et les carottes tirées des fonds océaniques ou des glaciers. « C’est ce qui nous permet de documenter la variabilité naturelle du climat qui est par définition instable », remarque Anne de Vernal, professeure spécialisée en micropaléontologie et paléoclimatologie et membre du Centre de recherche en géochimie et géodynamique.

« Le travail des paléoclimatologues comme Anne contribue à mettre en perspective les changements climatiques d’aujourd’hui et ceux de demain, estime M. Gachon. C’est grâce à eux, par exemple, que nous avons pu reconstituer le contenu en gaz à effet de serre emprisonné dans de petites bulles d’air logées dans de la glace datant de centaines de milliers d’années. Nous avons ainsi découvert que la quantité actuelle de gaz à effet de serre est sans commune mesure avec celle observée au cours des 400 000 dernières années. Cela nous permet de voir à quel point l’activité humaine a contribué à l’augmentation importante du CO2 et du méthane dans l’atmosphère. »

Un avenir tout en extrêmes

Philippe Gachon est un expert des extrêmes, comme les tempêtes et les ouragans, des phénomènes inextricablement associés aux changements climatiques. « Depuis les 30 ou 40 dernières années, on observe une augmentation d’environ 10 à 20 % des désastres d’origine climatique. Ceux qui engendrent le plus de pertes humaines et économiques sont les tempêtes, les inondations et les sécheresses », indique celui dont les travaux ont été cités à plusieurs reprises dans le cinquième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). « Le Forum économique mondial a signé un article dans la revue Nature dans lequel il suggère qu’après les guerres civiles, ce sont les désastres climatiques qui causeront le plus de dommages dans les prochaines décennies », rappelle-t-il.

Le professeur examine plus spécifiquement les répercussions des extrêmes climatiques au Québec et au Canada. Par exemple, il a étudié les répercussions potentielles des pluies torrentielles sur le système d’égout combiné de la Ville de Longueuil, de même que celles des régimes de tempête sur les infrastructures portuaires dans la baie d’Hudson.

Après avoir compilé tous les modèles régionaux à leur disposition, Philippe Gachon et ses collègues en sont venus à la conclusion que le Canada connaîtra dans le futur des précipitations plus intenses, mais moins nombreuses en été. Les précipitations hivernales seront quant à elles plus nombreuses et plus fortes. « L’occurrence et l’intensité des précipitations auront des conséquences importantes, dit-il. Prenez le mois d’août dernier. On a connu plusieurs jours sans pluie, mais quand il a plu, ce fut si fort que ç’a causé des accidents sur la route. Et ce n’est qu’un impact parmi d’autres. »

 

Voyage vers le passé

En 2014, Anne de Vernal a participé à une expédition géologique en eaux arctiques. « C’était spectaculaire ! » se souvient la spécialiste. Au cours de son périple, elle a récolté une foule de sédiments qui, aujourd’hui, lui en apprennent un peu plus sur l’évolution de l’environnement du centre de l’océan Arctique. « Les premières analyses démontrent que l’accumulation de restes d’organismes vivants s’y déroule très lentement, sur des dizaines de milliers d’années en fait, signale-t-elle. Par contre, je ne sais toujours pas si cette microfaune s’accumule par intervalles réguliers ou si sa présence évoque des moments d’ouverture de la glace de mer qui se seraient produits de manière passagère au cours de centaines de milliers d’années. »

Bien que la glace de mer se reforme tous les ans, quel que soit le climat, « on se rend compte, en remontant dans le temps, que certains endroits sont plus sensibles, comme la mer de Barents et la mer de Laptev », indique Anne de Vernal, également citée dans le dernier rapport du GIEC. « Un océan Arctique libre de glace est quelque chose d’exceptionnel et, pour en retrouver des traces, il faut faire un très long voyage dans le temps. »

Il n’en va pas de même pour l’inlandsis du Groenland. « Cette calotte glaciaire est plus vulnérable qu’on ne le croit, affirme Anne de Vernal, qui a réalisé des travaux à ce sujet. On a démontré que le Groenland n’a pas toujours été recouvert de glace ; une forêt a déjà occupé ce territoire il y a 400 000 ans. Au départ, la variabilité de cet environnement est naturelle, mais présentement, elle est amplifiée par le réchauffement climatique. »

Encore optimiste il y a quelques années, Anne de Vernal se dit désormais plutôt pessimiste au regard des données sur les changements climatiques « qui ne s’améliorent absolument pas ». « Il y a des phénomènes qui sont enclenchés et pour lesquels il n’y a pas de retour possible, à commencer par l’acidification des océans et la fonte de la calotte groenlandaise, se désespère-t-elle. Ce n’est guère encourageant. »

 

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