Une approche globale pour réduire les GES

Réginald Harvey Collaboration spéciale
« Si les consommateurs pouvaient connaître l’empreinte carbone de ceux [les produits] qu’ils achètent, ils pourraient se procurer ceux qui ont un impact carbone moindre. En définitive, en tenant compte de huit ou de six millions de consommateurs, cet affichage pourrait contribuer considérablement à atteindre les objectifs sans trop chambouler l’économie », assure Réjean Samson, professeur au département de génie chimique de Polytechnique et directeur général du CIRAIG.
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse « Si les consommateurs pouvaient connaître l’empreinte carbone de ceux [les produits] qu’ils achètent, ils pourraient se procurer ceux qui ont un impact carbone moindre. En définitive, en tenant compte de huit ou de six millions de consommateurs, cet affichage pourrait contribuer considérablement à atteindre les objectifs sans trop chambouler l’économie », assure Réjean Samson, professeur au département de génie chimique de Polytechnique et directeur général du CIRAIG.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le temps est venu de privilégier une approche holistique dans les démarches qui sont entreprises pour réduire l’impact des émissions de gaz à effet de serre (GES). Telle est l’information fournie au gouvernement du Québec par un groupe de scientifiques québécois dont les travaux ont une portée internationale.

Ces chercheurs appartiennent au CIRAIG, Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services ; ils ont produit un mémoire sur cette question, qui a été présenté récemment devant la Commission parlementaire des transports et de l’environnement, comme le rapporte Réjean Samson, professeur au département de génie chimique de Polytechnique et directeur général du centre : « Celle-ci faisait appel à différents intervenants de la communauté scientifique et industrielle, de même qu’à des organismes non gouvernementaux (ONG), pour qu’ils donnent leur avis sur les cibles de réduction des gaz à effet de serre du Québec pour 2030. »

Et qu’en est-il au juste de la proposition de vision globale de la problématique que vous soumettez ? « C’est primordial pour nous parce que c’est trop simple de fixer un objectif sur un projet et de regarder uniquement sa performance, celle d’une idée, d’une politique ou d’une technologie, parce que celles-ci et le milieu lui-même sont interconnectés. » Il s’ensuit que si « vous posez une action à un endroit vous allez en occasionner une autre ailleurs ; d’autant plus que dans le domaine de l’énergie il y a encore davantage d’interconnexions ».

Par conséquent, il a été convenu d’éviter la dispersion dans les moyens d’action à retenir pour la raison que, « de la sorte, on ne se ramasse pas avec la gaffe commise ailleurs qui cause un effet rebond ; il s’ensuit alors qu’au bout du compte on n’est pas plus avancé ou encore qu’on a créé plus de problèmes qu’on en a résolu ». Il pose ce regard lucide : « On ne dispose plus de beaucoup de temps pour prendre des mauvaises décisions et il est important d’utiliser les outils scientifiques qui sont disponibles. Dans ce sens, ce n’est peut-être pas à moi de le dire, mais il n’en demeure pas moins que le CIRAIG est un des très grands centres de recherche au monde, qui est, de plus, localisé à Montréal ; il est capable de faire ce genre d’analyse-là pour éviter justement les déplacements d’impacts, les mauvaises décisions et les effets rebonds. »

Tenir compte du cycle de vie

Le mémoire dégage, à partir de l’approche holistique retenue, quatre paramètres d’où découlent cinq recommandations formulées à l’intention du gouvernement. La première de celles-ci consiste, en matière de prise de décision, à « évaluer le potentiel de réduction des émissions de GES des projets en utilisant une approche cycle de vie afin d’éviter les déplacements d’émissions et de déterminer les conséquences potentielles sur d’autres types de problématiques environnementales ».

En corollaire suit cette autre recommandation : « Promouvoir l’utilisation de l’analyse du cycle de vie lors de la conception des projets afin de déterminer les étapes les plus contributrices en matière d’émissions de gaz à effet de serre et afin de diminuer de la sorte, dès la conception, leur empreinte carbone. »

Affichage de l’empreinte carbone

En troisième lieu, les chercheurs prônent l’affichage environnemental, dont parle de cette manière le directeur du centre : « On trouve un peu réducteur de croire qu’on va régler tout le problème avec les autos électriques… Il y a des éléments aussi importants qu’on retrouve dans l’attitude des gens qui consomment toute une variété de produits ; s’ils pouvaient connaître l’empreinte carbone de ceux qu’ils achètent, ils pourraient se procurer ceux qui ont un impact carbone moindre. En définitive, en tenant compte de huit ou de six millions de consommateurs, cet affichage pourrait contribuer considérablement à atteindre les objectifs sans trop chambouler l’économie. » En pareil cas, les cycles de vie servent à produire les bilans de carbone de toute une gamme de produits.

Système à revoir et conséquences sociales

En vertu des accords internationaux, il existe actuellement une façon de comptabiliser les effets des GES sur une base territoriale ; des figures illustrent les émissions par pays et par personne. Le CIRAIG se tourne plutôt vers un système parallèle, ce qu’explique Réjean Samson : « C’est relié en quelque sorte à l’empreinte carbone : on considère le lieu de production et le carbone dans le produit lui-même qui est acheté ; on s’attribue ainsi la pollution liée à la consommation. Pour compenser, on fait l’inverse pour tous les produits que l’on exporte ; dans ce cas, ce sont les gens qui achètent nos produits qui en prennent l’empreinte carbone. »

Le Québec retirerait un énorme avantage de cette façon de procéder : « On a été choyés des dieux, car on a de l’hydroélectricité, ce qui fait que la majorité de nos produits d’ici possèdent une empreinte effectivement moins élevée que d’autres qui sont similaires et qui viennent de l’extérieur. »

Le rapport des experts va plus loin : « Il serait même possible de faire venir chez nous des alumineries pour que les produits de l’aluminium qui sont exportés portent l’empreinte carbone Québec à faible impact. Les pays étrangers acheteurs de ceux-ci seraient eux-mêmes capables de baisser leurs émissions de GES. C’est là tout un volet qui est considérable à envisager dans le cadre des cibles très ambitieuses que veut proposer le gouvernement ; selon nous, il faut donc y aller d’une manière créative pour y arriver plutôt que de parler uniquement d’électrification des transports ou d’isolation des bâtiments. »

Étant donné que ces cibles sont notamment de l’ordre d’une diminution de 80 % par personne d’ici 2030, il s’ensuit des impacts sociaux qui font l’objet de la dernière recommandation du rapport du CIRAIG. De quel ordre sont ces impacts-là, M. Samson ? « Par exemple, si le prix de l’essence vient à monter à des prix très, très élevés, il en découlera que beaucoup de ménages ne pourront plus nécessairement voyager ou encore qu’il deviendra très compliqué pour eux de se payer des automobiles, ce qui va entraîner toutes sortes d’autres effets pervers qu’il importe d’évaluer également dans les objectifs de réduction. »

1 commentaire
  • Jean Richard - Abonné 7 novembre 2015 12 h 50

    Après Volkswagen

    Vous connaissez cette histoire, pas toujours aussi claire qu'elle n'en a l'air, du constructeur allemand qui, grâce à un logiciel pilotant les réglages de la voiture, a permis à ses clients d'avoir une voiture plus puissante et moins énergivore tout en satisfaisant momentanément aux normes environnementales.

    Le même logique pourrait s'appliquer à d'autres constructeurs, des constructeurs qui produisent et vendent des véhicules électriques. Si on appliquait cette notion d'empreinte carbone sur le cycle de vie complet de ces voitures, l'affichage « Zero emission » deviendrait carrément frauduleux, car une telle voiture a déjà consommé, au moment où elle arrive dans la cour du client, une quantité non négligeable d'hydrocarbure et émis dans l'atmosphère une quantité non moins négligeable de GES. Et elle continuera, pour le reste de sa vie utile, à consommer ces hydrocarbures et à émettre des GES car il faudra construire des routes en bitume pour qu'elle roule, routes qu'il faudra entretenir à coups de machinerie diesel énergivore, il faudra remplacer les pneus (dont la matière première vient du pétrole), les nombreuses batteries... Bref, le « zero emission », c'est un mensonge, un mensonge comme le fut celui de Volkswagen.

    Bref, l'affichage de l'empreinte carbone sur les produits manufacturés n'est pas une solution en soi, mais pourrait aider à mieux renseigner les gens. Éventuellement, ça pourrait s'inscrire dans un processus d'écofiscalité. Par exemple, l'immense téléviseur pourrait se voir imposer un taux de taxation supérieur à un téléviseur plus modeste, s'il est démontré que son empreinte carbone et environnementale est deux ou trois fois plus élevée.