Les humains sont devenus largement tributaires de l’énergie

Réginald Harvey Collaboration spéciale
L’anthropocène, la période où ce sont les actions de l’homme qui déterminent l’évolution de la planète, aurait commencé à la révolution industrielle. En effet, l’augmentation de CO2 dans l’atmosphère a débuté au moment où on s’est mis à exploiter le charbon. La Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP21), à Paris, tentera justement de limiter les rejets de ces gaz à effet de serre.
Photo: Haidar Mohammed Ali Agence France-Presse L’anthropocène, la période où ce sont les actions de l’homme qui déterminent l’évolution de la planète, aurait commencé à la révolution industrielle. En effet, l’augmentation de CO2 dans l’atmosphère a débuté au moment où on s’est mis à exploiter le charbon. La Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP21), à Paris, tentera justement de limiter les rejets de ces gaz à effet de serre.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

L’énergie occupe une place prépondérante dans la vie des êtres humains depuis l’avènement de l’ère industrielle au XIXe siècle. À un point tel que, depuis ce temps, la mise en valeur effrénée des énergies fossiles, qui contribuent largement à une augmentation des émissions de GES et au réchauffement climatique, a considérablement modifié l’existence de milliards de personnes tout en mettant à mal l’existence de leur planète et de ses espèces. Réflexions de Daniel Rousse, professeur au département de génie mécanique de l’ETS, à ce sujet.

Il remonte en des temps lointains pour mieux illustrer sa pensée : « Malgré les Romains, les Grecs et les remous qui se sont produits au Moyen Âge, le mode de vie de l’être humain ne pouvait pas changer beaucoup parce qu’on avait toujours comme puissance maximale à notre disposition, ou comme énergie, selon le mot qui viendra plus tard, celle de l’homme ou des animaux qu’on était capables de domestiquer. »

La révolution industrielle apporte un profond chambardement : « C’est l’époque de la machine à vapeur de James Watt. À partir de là, très curieusement, a commencé, selon plusieurs personnes, l’anthropocène, c’est-à-dire cette période du monde où ce sont les actions de l’homme qui déterminent l’évolution de la planète ; et voilà qu’effectivement commence l’augmentation des émissions de CO2 dans l’atmosphère au moment où on s’est mis à trouver du charbon. »

Selon une expression qui lui est chère, « l’énergie prend alors place au coeur de nos vies ». Il y va de cette démonstration percutante pour le prouver : « Louis XIV avait 14 chevaux à son carrosse et il était l’homme le plus puissant de la terre à son époque. Aujourd’hui, dans une Yaris, on a plus que 14 chevaux et n’importe quel quidam est en mesure d’en posséder une. Depuis un bouton qu’on tourne chez soi, on peut activer 20 kilowatts de chauffage. Et l’énergie, ce n’est plus juste une question de confort : elle nous a donné les moyens de faire des bâtiments différents, de domestiquer la nature, d’extraire du sol des ressources naturelles et de créer toute la panoplie d’objets qu’on retrouve aujourd’hui autour de nous à profusion. »

Consommation à outrance

Le professeur analyse la situation sous cet angle : « La façon dont les gens issus des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques [OCDE] vivent aujourd’hui dépend de l’énergie. » Et si on aborde cette réalité en termes de besoins variables de base à combler pour eux, il considère qu’il « est intéressant d’en parler en fonction de ce que la Terre est en mesure de leur fournir. Outre le fait qu’on pleure l’absence dans le prochain siècle du trio fossile [pétrole, gaz et charbon], on va manquer de bien d’autres substances absolument extraordinaires, comme le phosphore ou le cuivre ; on les utilise toujours et celles-ci vont finir par manquer, parce que les minerais dans lesquels on les cherche sont de moins en moins riches ».

Dans ce sens, il assure qu’il « est clair qu’on surconsomme et qu’on est sur une planète à dimension finie ; on va manquer de matériaux et il sera compliqué d’aller les chercher dans les dépotoirs où les concentrations seront tellement faibles que des ressources importantes devront être consacrées pour aller les récupérer ».

Au moment où il était titulaire de la Chaire de recherche industrielle en technologies de l’énergie et en efficacité énergétique, actuellement en mutation et dont il est maintenant devenu directeur, Daniel Rousse s’exprimait ainsi : « Comme on augmente sans cesse notre consommation, on atteindra inévitablement le fond du baril plus rapidement qu’on ne mettra en service les énergies renouvelables ou des mesures d’efficacité conséquentes. On en est là. Et ça va faire mal. »

Dans la foulée de ces propos, quelle solution envisage-t-il ? « Je connais une seule façon de réguler le comportement des êtres humains et c’est justement de les prendre par où ça fait mal : c’est du côté de l’argent, des coûts. On habite dans un monde où existe un système de gestion de l’offre et de la demande, pour le meilleur ou pour le pire ; ça fonctionne de cette façon et c’est le libre marché. » Il veut s’en tenir à une histoire simple dans ce contexte : « Je pense qu’il faudrait progressivement augmenter le coût des hydrocarbures et utiliser les taxes qu’on percevrait de cette manière afin de développer le plus rapidement possible les énergies renouvelables qui vont remplacer ce qu’on utilise maintenant à 85 % ou à 75 %, dépendamment de l’endroit où on se place dans les pays développés. »

Et plus le temps passe, plus le pétrole s’envole et risque de devenir rare : « C’est une évidence que plus on en consomme, moins il en reste. Ce qui se produit, c’est que collectivement, chaque année, on pompe plus de pétrole et de gaz, et on exploite plus de charbon, ce qui va rendre la chute encore plus difficile quand on va arriver au moment où on devra se serrer la ceinture. »

En route vers Paris 2015

À la fin de novembre et durant les premiers jours de décembre se tiendra dans la capitale française la 21e Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP21). Daniel Rousse assure une fois de plus que l’effet de serre est un phénomène naturel connu depuis très longtemps : « Paradoxalement, cet effet-là a commencé à prendre une place prépondérante dans l’esprit des gens surtout autour des années 2000. » Les phénomènes naturels, qui se produisent avec davantage de violence et qui causent des dégâts accrus dans divers endroits du monde, ont sonné l’alarme. De telle sorte « qu’on s’est rendu compte qu’il faut mettre la pédale douce et qu’il faut limiter la croissance de la température sur la Terre à 2 degrés Celsius ».

La COP21 inspire cette réflexion qui va plus loin à Daniel Rousse : « Il y a plus important que cela si on creuse un peu plus : c’est qu’il faut assurer une transition énergétique de la manière dont on vit aujourd’hui vers une autre façon de faire, soit en produisant différemment. »

Sur un autre plan, « il faut aussi s’interroger au sujet de la surconsommation. Est-ce qu’il n’y aurait pas dans notre mode de vie quelque chose de pernicieux, indépendamment du fait qu’on va manquer d’énergie ou non ? En admettant que l’énergie ne modifie pas le climat, n’est-il pas tout de même bizarre de réduire la vie à une somme d’achats, à un volume de chèques, de factures et de cartes de crédit ? Est-ce là le sens réel de la vie de toujours acheter des objets ? Mais il n’en est pas moins vrai pour autant que les changements climatiques nous menacent eux aussi ».

2 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 7 novembre 2015 12 h 29

    La voracité énergétique avant tout

    « Je pense qu’il faudrait progressivement augmenter le coût des hydrocarbures et utiliser les taxes qu’on percevrait de cette manière afin de développer le plus rapidement possible les énergies renouvelables qui vont remplacer ce qu’on utilise maintenant à 85 % ou à 75 %... »

    Et si c'était une erreur ? Ne cherchons pas midi à quatorze heure : les énergies renouvelables, ce sont les biocarburants, l'hydraulique, l'éolien et le photovoltaïque. En les qualifiant de renouvelables, on oublie trop facilement leur limite : le territoire. Au Québec, on exploite surtout les trois premiers. Or, quand on fait la somme des aires requises pour assurer notre production d'électricité, et considérant que nous ne sommes que 8 millions, on doit se poser la question suivante : combien de rivières faudrait-il harnacher, combien de terres agricoles sacrifier, si les 7 à 8 milliards d'êtres humains exerçait un droit à consommer autant d'énergie par tête de pipe que les Québécois ?

    Remplacer tout le pétrole, le gaz et le charbon qu'on brûle actuellement par des sources d'énergie qualifiées à tort de renouvelables, c'est un leurre. La frugalité énergétique a plus d'avenir. L'ennui, c'est que notre économie capitaliste néolibérale, fondée sur la croissance infinie du volume de la production/consommation et avec lui, une augmentation toujours croissante d'énergie, considère suspecte toute idée de réduction.

  • François Beaulé - Inscrit 8 novembre 2015 10 h 45

    Un changement radical du mode de vie est nécessaire

    Il faut diminuer radicalement notre consommation de ressources et d'énergie en plus de délaisser les combustibles fossiles.

    Pour y arriver, il faut complètement redéfinir l'habitat et les transports et consommer des biens durables.

    Il est douteux que ce virage à 180° soit possible en continuant de laisser le marché capitaliste diriger l'évolution du mode de vie.

    Il faut d'abord libérer les ingénieurs et les urbanistes du marché pour qu'ils soient capables de développer un mode de vie respectueux de l'environnement. L'aliénation actuelle est causée par une soumission au marché.