Hors des trajectoires normales

Martine Letarte Collaboration spéciale
La lauréate du prix Urgel-Archambault en sciences physiques, mathématiques, informatique et génie Françoise Martine Winnik
Photo: MANA La lauréate du prix Urgel-Archambault en sciences physiques, mathématiques, informatique et génie Françoise Martine Winnik

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Françoise Martine Winnik, professeure à la Faculté de pharmacie et au Département de chimie de l’Université de Montréal, a reçu le prix Urgel-Archambault de l’Acfas, remis pour souligner la contribution remarquable d’une personne dans le domaine des sciences physiques, des mathématiques, de l’informatique ou du génie.

La mère de Françoise Winnik lui a interdit d’apprendre le doigté de dactylo lorsqu’elle était jeune fille. Elle craignait que cela l’amène à devenir secrétaire alors qu’elle souhaitait que sa fille entreprenne de longues études. Aujourd’hui, la professeure et directrice d’un groupe de recherche affilié au International Center for materials nanoarchitectonics du National institute of materials science à Tsukuba, au Japon, passe de longues heures chaque semaine en laboratoire pour faire cheminer ses travaux, utilisés notamment dans le développement de nouveaux médicaments. Ce qui ne l’empêche pas, toutefois, de regretter de ne pas avoir appris le doigté !

« Cela me serait tout de même utile aujourd’hui. C’est la seule erreur qu’a faite ma mère ! » dit-elle en riant.

Françoise Winnik a dirigé près de 100 étudiants aux cycles supérieurs, dont certains au Japon et en Finlande, et ses travaux ont donné lieu à plus de 300 publications scientifiques.

Mais ces retombées et ces chiffres ne sont pas ce qui motive Françoise Winnik chaque jour.

Ce qui passionne la chercheuse au plus haut point, c’est d’arriver à comprendre des phénomènes de base dans des mécanismes complexes.

Concrètement, elle choisit des molécules qui ressemblent à de l’amidon ou à de la gélatine, puis elle les met dans un liquide, généralement de l’eau.

« Je regarde ensuite si les molécules se dissolvent, ou pas, raconte-t-elle. Je décris les interactions. Les molécules, souvent naturelles, peuvent changer les propriétés du liquide en le rendant visqueux, ou encore former une dispersion, soit un liquide avec plusieurs petites billes. »

Il y a une foule d’applications possibles aux recherches de Françoise Winnik.

Dans ces billes, par exemple, on peut mettre un médicament. Si on veut qu’il atteigne l’estomac, on choisit des billes d’un polymère qui se décompose dans l’acidité de l’estomac. Si au contraire on veut que ces billes traversent l’estomac pour se rendre dans les intestins, on choisit une autre stratégie.

« Ainsi, on peut diriger le médicament », affirme-t-elle.

Passage dans l’industrie

Françoise Winnik, née en France, arrivée à l’Université de Toronto à la maîtrise pour apprendre l’anglais, a toujours été attirée par les sciences. Elle doit son choix de carrière dans ce milieu majoritairement masculin à une professeure de physique « superbe » et inspirante qu’elle a eu au lycée.

Puis, si après deux ans comme chercheuse postdoctorale en génétique médicale à l’Université de Toronto elle est allée travailler dans l’industrie, c’est en raison d’un homme qui allait devenir son mari pour les douze prochaines années.

« Lui était attaché à Toronto, alors j’ai tenté de voir ce qui pourrait y être intéressant pour moi, raconte-t-elle. Mais, aujourd’hui, je dis toujours à mes étudiantes de ne pas s’occuper de la géographie ni des personnes, mais de faire ce qu’elles veulent ! »

C’est finalement le Centre de recherche de Xerox, un des meilleurs à l’époque selon elle, qui a pu profiter du savoir et de la curiosité de Françoise Winnik. Ce passage a été marquant pour la carrière qu’elle mène aujourd’hui.

« Le directeur du Centre qui m’a embauchée était Robert Marchessault, décédé le mois dernier. Il avait été auparavant directeur du Département de chimie de l’Université de Montréal et m’a énormément soutenue. C’est grâce à lui notamment que j’ai pu passer un an dans un laboratoire universitaire au Japon. »

Elle a aussi visité d’autres installations afin de prendre le pouls et de tenir son employeur au courant de ce qui se passait dans le milieu universitaire japonais.

Retour à l’université

Même en industrie, elle a toujours continué de rédiger des articles scientifiques.

« C’était important pour moi de me garder la porte du milieu universitaire ouverte, et d’ailleurs, je dis toujours à mes étudiants que leurs publications sont leur passeport vers les universités étrangères », raconte celle qui doit son goût du voyage à son père, qui travaillait pour la SNCF (Société nationale des chemins de fer français).

La stratégie s’est avérée gagnante puisqu’après un passage de dix ans environ chez Xerox, elle a migré vers l’Université McMaster, à Hamilton, en Ontario.

« M. Marchessault avait quitté le Centre de recherche, puis plusieurs autres chercheurs ont fait de même puisque la forte concurrence dans l’industrie faisait en sorte que l’entreprise avait mis de côté la recherche fondamentale, explique-t-elle. On voulait plutôt des projets de recherche avec des résultats immédiats. »

Elle avait une bonne équipe à l’Université McMaster, mais c’est la vivacité culturelle de Montréal qui l’a convaincue d’accepter son poste dans la métropole en 2000.

 

Passion et projets

Françoise Winnik est toujours très passionnée par son travail.

« Tant que j’aurai des idées et des fonds pour continuer mes projets de recherche, je continuerai, dit-elle. Je ne me vois pas rentrer à la maison faire des tricots ! Il n’en est pas question ! »

Elle travaille en ce moment en collaboration avec Françoise Brochard-Wyart, une physicienne théoricienne et professeure émérite de l’Institut Curie, à Paris, sur des travaux dans le domaine du traitement du cancer.

« Nous étudions comment les particules avec des médicaments peuvent changer les propriétés des agrégats cellulaires, donc des tumeurs, explique-t-elle. C’est une interface entre la chimie, la physique et la biologie qui peut nous donner de nouveaux mécanismes, de nouvelles façons de soigner le cancer. J’aime bien ces idées hors des trajectoires normales. »

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 24 octobre 2015 12 h 47

    La chimie au Québec

    A l'époque (des années '80 à 2005) où je faisais partie de comités scientifiques et de jurys, les universités québécoises se distinguaient particulièrement en chimie de synthèse. Que ce soit l'Udem avec le prédécesseur de Madame Winnik, McGill, Shebrooke ou Laval, chacune avait sa vedette. Elles étaient "top" au Canada. Peut-être pas par hasard, l'industrie pharmaceutique était un fleuron de l'économie montréalaise. À en juger par son CV, Madame Winnik continue cette brillante tradition.