Lucie Lemonde: militante et avocate d’action

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Au centre, Lucie Lemonde
Photo: Au centre, Lucie Lemonde

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Lucie Lemonde est une avocate, une militante et une pionnière des droits de la personne comme on en voit rarement. Avec une petite équipe, elle a créé une nouvelle branche du droit : le droit des détenus. Surtout, cette professeure au Département des sciences juridiques de l’UQAM mène une carrière peu commune, puisque faite de recherche-action et de militantisme. Elle le reconnaît elle-même : « Je ne pense pas que beaucoup d’universités ou de départements m’auraient permis de mener une carrière comme celle-là ! »

Dès ses débuts, Me Lemonde a réalisé un parcours inusité. Ainsi, aux études, c’est par hasard qu’elle s’est dirigée vers le droit. Après avoir fait son cours classique, elle a choisi le droit simplement parce qu’elle n’appréciait guère les sciences. « Mais par la suite, lorsque j’ai commencé à pratiquer, là, ça m’a plu énormément ! »

À partir de 1974, Me Lemonde a mené une carrière d’avocate avant d’obtenir en 1989 une maîtrise, puis en 1995 un doctorat, pour finalement devenir professeure et chercheuse à l’UQAM. « J’ai un parcours atypique par rapport à un professeur d’université habituel », dit-elle en riant, une carrière d’avocate engagée dans son milieu et toujours en faveur des droits et libertés pour nous tous.

C’est pourquoi elle reçoit le prix Pierre-Dansereau, décerné par l’Acfas afin de reconnaître l’engagement social d’un universitaire qui cherche à améliorer la qualité de la vie en société.

On juge une société à…

C’est par hasard, au début de sa pratique, que Lucie Lemonde s’est intéressée au droit carcéral, ou plutôt au fait qu’à l’époque, les détenus n’avaient aucun droit ! « Aussitôt qu’une personne était condamnée et dès que les portes du pénitencier se refermaient sur elle, cette personne était alors laissée aux décisions des autorités carcérales… qui n’avaient de compte à rendre à personne », précise-t-elle.

Par exemple, ajoute Me Lemonde, la libération conditionnelle d’un détenu pouvait être révoquée à tout moment et sans qu’on ne lui dise pourquoi. Cette personne était alors réincarcérée sans avoir le droit d’être entendue, sans même qu’on lui fournisse d’explication !

« C’est dire que le droit à un traitement équitable a été notre première bataille », indique Lucie Lemonde. Et cette bataille n’a pas été facile puisque les juges considéraient que c’était là des questions purement administratives qui ne les regardaient pas. Ses collègues et elle ont ainsi mis des années — parfois même jusqu’à vingt ans et ont dû se rendre jusqu’à la Cour suprême — pour faire valoir leurs points.

« Il fallait se battre avec les juges et avec les directeurs de pénitencier, se rappelle-t-elle, qui prenaient cela comme une intrusion dans leurs pouvoirs… Il fallait leur dire que leurs pouvoirs avaient des limites ! »

De la sorte, son équipe a créé une branche du droit canadien. Et ce combat a fait en sorte que, petit à petit, le législateur a intégré des exigences de justice et d’équité fondamentales envers les détenus, constate aujourd’hui la juriste avant d’ajouter avec sagesse qu’« on peut juger du degré de civilité d’une société selon la façon dont elle traite ses détenus ».

Militante même le dimanche matin !

À la suite de ce combat, l’avocate-militante a eu le désir de pousser plus à fond ses travaux juridiques et de partager son expérience. C’est pourquoi elle est devenue professeure et chercheuse universitaire. « Je me suis dit qu’il serait intéressant de pousser plus loin ma réflexion, explique-t-elle, d’ouvrir des perspectives plus larges sur les droits et libertés, et je voulais aussi transmettre mon expérience… »

En outre, pour « sortir de sa bulle » et pour « participer à la vie réelle », elle s’est mise à militer au sein de la Ligue des droits et libertés. Elle est même devenue la première femme à assumer la présidence de la LDL, de 1994 à 2000. « Ce qu’il y a de fort intéressant, c’est qu’à la Ligue, j’ai pu lier mes engagements sociaux à mon enseignement et à mes recherches puisque ce sont de véritables vases communicants. »

« Avec la Ligue, poursuit-elle, je suis toujours à la fine pointe des problématiques, ce qui alimente mon enseignement et mes recherches ; c’est une source de connaissance et d’inspiration pour moi et pour mes étudiants et étudiantes. Et, à l’inverse, mes travaux de recherche alimentent les prises de position et les mémoires que la Ligue dépose… Je trouve que j’ai vraiment de la chance de faire cela, et de la chance aussi que mon université me le permette. »

Ces vingt dernières années, Lucie Lemonde s’est ainsi préoccupée d’une foule de questions touchant le droit des femmes à l’égalité, les enjeux de laïcité et de l’État, le droit de manifester… entre autres !

Elle a aussi beaucoup travaillé sur la question des poursuites-bâillons, notamment le cas des groupes écologiques qui se font poursuivre pour des millions de dollars par de grosses compagnies. « C’est en quelque sorte un détournement du système judiciaire pour faire taire le monde », dénonce-t-elle. Ses collègues et elle sont même parvenus à obtenir la première loi au Canada pour contrer ces poursuites-bâillons et pour favoriser la participation des groupes et des citoyens au débat public. « Puis, durant deux ans, j’ai fait la tournée de la province afin d’expliquer aux groupes l’étendue de cette loi et la protection qu’elle confère », ajoute avec satisfaction la militante.

«Et maintenant que j’approche de la retraite, ce qui m’allume le plus ce qui m’empêche de prendre ma retraite ! —, ce sont divers projets de recherche-action que je réalise avec mes étudiants », lance l’infatigable militante. Elle relate entre autres que des groupes d’étudiantes viennent travailler chez elle le dimanche matin. « On prépare notamment des mémoires afin de contrer les projets de loi privés déposés par des députés conservateurs à l’encontre de l’avortement », mentionne-t-elle en exemple.