À l’avant-garde de la lutte contre le cancer du sang

Claude Lafleur Collaboration spéciale
La molécule UM-171, un assemblage de quelque 200 atomes mis au point par l’équipe du Dr Guy Sauvageau, pourrait bien devenir sous peu une arme redoutable contre le cancer du sang.
Photo: Source Guy Sauvageau La molécule UM-171, un assemblage de quelque 200 atomes mis au point par l’équipe du Dr Guy Sauvageau, pourrait bien devenir sous peu une arme redoutable contre le cancer du sang.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Depuis des décennies, le Dr Guy Sauvageau se bat contre le cancer du sang, et il pourrait bien être sur le point de triompher ! Son équipe a en effet mis au point une molécule sensationnelle — la UM-171 — qui pourrait être testée d’ici quelques semaines sur des patients. Si tout se passe bien, on pourrait même assister, d’ici un an, « à quelque chose de véritablement joli », lance plein d’espoir l’hématologue.

À plus d’un titre, celui-ci réalise ses rêves de jeunesse en dirigeant le Laboratoire de génétique moléculaire des cellules souches, l’une des composantes de l’Institut de recherche en immunologie et en cancérologie (IRIC) qu’il a contribué à mettre sur pied.

 

Rêves d’enfant devenus réalité

« Le domaine biomédical m’a toujours fasciné, dit-il. Petit garçon, j’étais de ceux qui passaient leurs journées à collectionner des insectes et à les disséquer. Vers l’âge de 12-14 ans, j’ai été marqué par Terry Fox qui, malgré son lymphome, a traversé le Canada à pied. Je me souviens très bien m’être dit : “Un jour, je ferai quelque chose dans ce domaine…” »

Puis, à 20 ans, alors qu’il amorçait ses études de médecine, il a déclaré à l’un de ses professeurs qu’un jour, il allait créer un institut de recherche sur le cancer. « Et vers l’âge de 39 ans, j’ai réussi à convaincre l’Université de Montréal de démarrer l’IRIC », dit-il.

Quant à la passion pour les cellules cancéreuses, elle s’est manifestée d’une curieuse façon : « Lorsqu’on regarde des cellules de leucémie au microscope, explique Guy Sauvageau, on voit qu’elles sont extrêmement jolies… Fascinantes et un peu épeurantes en même temps ! Je pouvais passer des heures à les regarder… Bref, ça a été facile pour moi de choisir ce domaine de recherche. »

L’arme anticancer du sang ?

L’équipe qu’il dirige au sein de l’IRIC a mis une douzaine d’années avant de parvenir à repérer l’arme qu’elle cherchait pour combattre les cancers du sang : l’UM-171, la molécule no 171 de l’Université de Montréal.

« Nous avons testé cinq mille molécules, raconte le chercheur, pour en trouver une vraiment intéressante. Et de celle-ci, on a fabriqué six cents versions pour voir s’il n’y en aurait pas une plus efficace. On a finalement identifié une molécule qui est vingt à trente fois plus efficace que celle qu’on avait identifiée au départ. »

Cette molécule est un « joli assemblage » de quelque 200 à 250 atomes qui ressemble à un homard, précise-t-il. « Lorsqu’on l’a essayée, ce fut la seule molécule qui avait un effet biologique notable pour ce qu’on cherchait, indique l’hématologue. Et puisqu’elle avait été synthétisée ici, à l’IRIC, on était les seuls au monde à en disposer. »

Aussi répandu que le cancer du sein…

Guy Sauvageau insiste sur le fait que le cancer du sang est aussi répandu que celui du sein et du côlon. « En termes d’années potentielles perdues au Canada, les cancers du sein, du côlon et du sang font autant de ravage », dit-il.

Ce dernier comprend trois grandes familles de cancers : les leucémies (cancer du sang), les myélomes (cancer de la moelle osseuse) et les lymphomes (cancer des ganglions). « C’est dire que ces cancers du sang réunis — comme on devrait les appeler — ont autant d’incidence que les cancers du sein et du côlon. »

Pour les traiter, on a souvent recours à une greffe de cellules souches, explique le chercheur. Or, l’une des meilleures sources de ce type de cellules se trouve dans les cordons ombilicaux (qui relient la mère et l’enfant durant la grossesse). Ces cordons peuvent être jetés peu après la naissance ou conservés (avec la permission des parents) pour servir de source de cellules souches.

Le problème qui se pose souvent, lorsqu’il s’agit de procéder à une greffe, c’est qu’il faut non seulement trouver une source de cellules souches compatible avec le patient (comme pour toute greffe), mais également en obtenir en quantité suffisante.

Or, rapporte le Dr Sauvageau, 95 % des cordons ombilicaux sont trop petits pour contenir suffisamment de cellules souches pour répondre au besoin d’un patient adulte.

Mais grâce à la molécule UM-171, son équipe a trouvé le moyen de faire se multiplier par dix la quantité de cellules souches contenue dans un cordon, soit trois fois plus qu’il n’en faut habituellement pour traiter un adulte.

Voilà qui rend donc théoriquement utilisable 100 % des cordons ombilicaux. « Et ça ouvre des perspectives thérapeutiques extraordinaires, rapporte le Dr Sauvageau, puisque nous pourrons désormais beaucoup mieux apparier les patients et les cordons ombilicaux. »

Il rapporte en effet qu’actuellement, les greffes de cellules souches présentent un taux de rejet ou de complications de 15 à 35 %. C’est dire que la greffe échoue pour un patient sur six, et parfois même un sur trois ! Le chercheur a donc bon espoir qu’en appariant beaucoup mieux les patients et les greffons, on obtiendra de bien meilleurs taux de succès.

Une « révolution » d’ici un an ?

Après de méticuleuses recherches en laboratoire puis des tests sur des animaux, l’équipe de l’IRIC est maintenant prête à passer aux premiers essais sur des patients.

« Nous espérons obtenir d’ici quelques semaines l’autorisation de Santé Canada de procéder aux premières greffes de cellules souches obtenues en quantité grâce à la UM-171 », rapporte Guy Sauvageau.

Il précise que si des complications devaient survenir à la suite de ces greffes, elles apparaîtront dans les jours suivant l’intervention. « On devrait donc voir très rapidement si tout se passe bien, comme nous l’espérons. Mais nous demeurerons prudents, car sait-on jamais… »

Ce qui pourrait être extraordinaire, c’est que si tout se passe bien — comme on a toutes les raisons de le penser —, la nouvelle thérapie pourrait être rapidement mise à la disposition de tous les patients québécois.

« Je ne pense pas qu’on refusera quiconque aura besoin de cette technologie si on voit qu’il n’y a pas d’effets dangereux chez les deux ou trois premiers patients traités, indique le Dr Sauvageau. On pourrait donc voir quelque chose de véritablement joli d’ici un an ! »