Du génie aux sciences de la santé

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Carl-Éric Aubin est le lauréat du prix Jacques-Rousseau pour la multidisciplinarité.
Photo: Source Carl-Éric Aubin Carl-Éric Aubin est le lauréat du prix Jacques-Rousseau pour la multidisciplinarité.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Créé en 1980 en l’honneur de l’ethnologue et botaniste du même nom, le prix Jacques-Rousseau de l’Association francophone pour le savoir est annuellement remis à une personne dont les réalisations scientifiques ont largement dépassé son domaine de spécialisation. Reconnu pour sa capacité à établir des ponts novateurs entre une multitude de disciplines, c’est l’ingénieur Carl-Éric Aubin qui remporte cette année la prestigieuse distinction.

Professeur titulaire au Département de génie mécanique de Polytechnique Montréal, M. Aubin est aussi chercheur au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, où il est chef de l’axe de recherche Maladies musculo-squelettiques et réadaptation, ainsi que directeur adjoint aux infrastructures du Centre de recherche. Il est également professeur adjoint au Département de chirurgie de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal en plus d’être double titulaire de la Chaire de recherche industrielle CRSNG/Medtronic en biomécanique de la colonne vertébrale et de la Chaire de recherche de l’École Polytechnique en génie orthopédique.

Ayant des applications très concrètes, les travaux de recherche de M. Aubin portent surtout sur les technologies reliées aux déformations de la colonne vertébrale et ont pour visée la résolution de problèmes rencontrés par les chirurgiens lors du traitement de leurs patients.

Pour y parvenir, le professeur Aubin s’efforce d’établir des ponts et d’entretenir des liens durables avec des spécialistes de l’ingénierie, de la chirurgie orthopédique, des sciences biomédicales et de l’imagerie. Au quotidien, il collabore étroitement non seulement avec des chirurgiens et des experts cliniciens, mais également avec des partenaires industriels.

« Ce qui caractérise vraiment mon approche, signale M. Aubin, c’est la transdisciplinarité. Plutôt que de me cantonner à ma propre discipline, donc l’ingénierie mécanique, je préfère essayer de combiner mon expertise à celles d’autres spécialistes dans des disciplines que je ne maîtrise pas du tout. L’objectif, c’est de faire en sorte qu’ensemble, on innove et trouve des solutions créatives ! »

Un parcours inspiré et inspirant

Adorant son métier, M. Aubin soutient avoir toujours été passionné de sciences et de technologies. « Jeune, j’étais un "patenteux", confie-t-il. J’aimais brancher des fils, faire des montages et toutes sortes de choses comme ça. Mon père étant médecin, j’étais aussi très intéressé par tout ce qui touchait le domaine médical. Mais c’est au cégep que j’ai constaté qu’on pouvait combiner le médical à la technologie. C’est là que j’ai allumé et que j’ai réalisé que je pouvais aborder la santé par des approches technologiques. »

Après son passage au collégial, M. Aubin a donc entamé des études en génie mécanique à l’École Polytechnique de Montréal. Puis, lors de ses études doctorales, le chercheur s’est spécialisé en biomécanique.

D’après l’homme, ces années ont été fort marquantes. « Dès mon entrée à Polytechnique comme étudiant, j’ai fait des rencontres qui ont complètement changé ma vie. Notamment, j’ai rencontré le professeur Jean Dansereau, qui travaillait sur la scoliose à ce moment-là. Il cherchait un étudiant d’été et je me suis porté volontaire en levant la main dans la classe. Le projet qu’il m’a proposé, c’est ce que je fais encore aujourd’hui, soit trouver des modèles informatiques pour aborder des problèmes liés à une pathologie qui aurait autrement été abordée de façon empirique. »

À la suite de sa rencontre avec M. Dansereau, M. Aubin a été appelé à collaborer avec un autre éminent chercheur, M. Ian Stokes, professeur au Département d’orthopédie et de réadaptation de l’Université du Vermont, aux États-Unis.

« Assez rapidement après ma rencontre avec M. Stokes, on m’a présenté le docteur Hubert Labelle, qui est orthopédiste à Sainte-Justine, relate M. Aubin. Ces trois hommes ont été très importants dans mon parcours, ils ont été mes mentors. »

Depuis cette époque, M. Aubin a mené de nombreux travaux de recherche d’envergure en ingénierie biomédicale qui ont donné lieu à des développements technologiques majeurs. Parmi les plus importants, notons la création d’une plateforme de conception et de simulation de corsets orthopédiques permettant d’optimiser la fabrication d’orthèses correctrices pour les enfants souffrant de déformations de la colonne vertébrale tout en minimisant leur niveau d’invasivité.

Aussi, grâce aux dernières avancées réalisées par M. Aubin et son équipe de recherche, le poids et les surfaces d’appui des orthèses pour le traitement de la scoliose ont pu être considérablement réduits sans pour autant compromettre leur correction.

« Avec notre outil, on est capable de concevoir et de fabriquer une orthèse non seulement 15 % plus performante en termes de corrections, mais avec 50 % moins de matériaux, note le scientifique. C’est donc 50 % plus léger, et c’est beaucoup plus confortable pour le patient ! »

Un prix significatif

Bien qu’il ait reçu de nombreux prix depuis le début de sa carrière, le professeur Aubin soutient qu’à ses yeux, le prix Jacques-Rousseau revêt une importance singulière. D’après l’homme, il s’agit d’une distinction particulièrement appréciable.

« Le prix Jacques-Rousseau représente un accomplissement élargi, confie-t-il. C’est un prix que je n’aurais jamais pu décrocher seul. Si je l’ai obtenu, c’est justement parce que j’ai travaillé avec plein de gens ! Pour moi, c’est l’aboutissement de quelque chose que j’ai mis en avant depuis très longtemps. Ça souligne le fait que c’est véritablement porteur de se sortir du milieu dans lequel on est, de penser "à l’extérieur de la boîte" et d’aller au-delà des cadres établis ! J’espère que d’autres sauront s’en inspirer pour mettre sur pied des projets multidisciplinaires dans leur domaine ! »