La science en français est une nécessité

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Photo: David Rioux

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Il y a plus de soixante-dix ans, l’Association francophone pour le savoir (Acfas) remettait le premier prix Léo Pariseau, en hommage à son premier président. C’était en 1944. Depuis, le gala a bien grandi, et jeudi, c’est neuf éminents chercheurs qui se sont succédé sur la scène du parquet, dans les locaux de la Caisse de dépôt et placement du Québec, pour recevoir l’un des plus prestigieux prix dont un scientifique puisse rêver au Québec.

« C’est fondamental de faire en sorte que la science puisse se vivre et se diffuser en français, croit la présidente de l’Acfas, Louise Dandurand. Avec ces prix, qui reviennent chaque année et qui mettent en vedette nos plus grands chercheurs, nous cherchons à promouvoir cette transmission du savoir, en français. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes cloisonnés. Nous reconnaissons bien entendu que l’anglais est la langue de publication par excellence, car il s’agit là de la langue scientifique au niveau planétaire, du moins aujourd’hui. Ce qui ne veut pas dire qu’elle doit être unique. L’avenir de la recherche réside dans un multilinguisme ouvert et dynamique. En ce sens, nous devons travailler à maintenir et à affirmer la pratique de la recherche en français. »

Un postulat avec lequel tous les chercheurs qui sont venus chercher leur prix jeudi soir devaient bien être d’accord. Qu’ils travaillent en sciences humaines, en biologie, en médecine, en génie, physique, mathématique, informatique, en sciences sociales ou de l’environnement ou qu’ils soient multidisciplinaires, tous ont pour point commun d’avoir choisi de communiquer le fruit de leurs recherches en français, ici, sur le continent nord-américain.

Et il y en avait du beau monde, du monde qui depuis des années fait avancer la science, donc la société. Qu’il s’agisse de la spécialiste de l’histoire économique Joanne Burgess de l’Université du Québec à Montréal, lauréate du prix André-Laurendeau pour avoir apporté aux Montréalais un éclairage nouveau sur l’histoire de leur ville ; de Carl-Éric Aubin, de Polytechnique Montréal, ingénieur mécanique de formation, mais qui a su faire profiter de ses talents des patients atteints de déformations de la colonne vertébrale ; de Guy Sauvageau, qui à l’Université de Montréal mène un combat de longue haleine contre la leucémie ; ou encore, pour n’en citer que quelques-uns, de Paule Halley, de l’Université Laval, grande pionnière dans cette nouvelle discipline qu’est le droit de l’environnement, discipline qui a pour mission de fournir aux démocraties des outils pour bien encadrer le développement durable. Tous d’éminents chercheurs, qui ont donc choisi de publier leurs résultats, aussi, en français.

« Nous avons une palette très diversifiée, cette année, confirme Mme Dandurand. Aujourd’hui, presque toutes les disciplines scientifiques sont représentées, et nous sommes particulièrement fiers, depuis l’an dernier, d’honorer également un chercheur au collégial. C’était une volonté que nous avions, car il se fait de plus en plus de recherche au collège. De plus en plus de très bonne recherche, très pertinente, très pointue. Nous avons donc approché la Fédération des cégeps et l’Association des collèges privés du Québec, qui ont accepté de nous parrainer. Nous en sommes vraiment très heureux. »

Heureux également de réserver depuis 2012 un prix à un chercheur faisant preuve d’un engagement social particulier. Cette année, c’est Lucie Lemonde de l’UQAM qui l’obtient. Les engagements de cette spécialiste du droit carcéral ont permis, entre autres, la reconnaissance de nombreuses violations de droits dans une variété de situations en lien avec les luttes sociales au Québec. Pour elle, le droit est un outil puissant s’il est accompagné d’actions auprès des institutions, à travers les médias et avec les citoyens.

« C’est une de nos images de marque à l’Acfas, affirme Louise Dandurand. Nous croyons que les scientifiques doivent s’impliquer dans les grands débats, qu’ils doivent permettre de faire évoluer la société dans le bon sens. Il y a ce prix très spécifique que nous remettons pour la quatrième fois cette année, mais ça fait aussi partie des critères dont les jurys doivent tenir compte pour départager les candidats. »

L’édition 2015 du gala de l’Acfas tout juste refermée, la présidente pense cependant déjà à l’avenir. Si elle se dit déjà très satisfaite de l’envergure qu’ont prise les prix, qui rivalisent aujourd’hui avec ceux du Québec sur la scène scientifique nationale, elle croit cependant qu’il y aurait encore un champ à explorer, celui de la recherche-création.

« Tout ce qui se fait dans le domaine des arts, qu’il s’agisse des arts médiatiques, des arts plastiques ou autres, explique-t-elle. C’est en pleine émergence et, à l’échelle nord-américaine, le Québec se distingue par sa vigueur et son importance dans ce domaine. Or, les organismes subventionnaires tardent à reconnaître l’apport réel de ces disciplines », regrette-t-elle.

Dans les années qui viennent, si elle trouve un partenaire, l’Acfas pourra ainsi peut-être ajouter un dixième prix à son éventail déjà bien large. D’autant qu’il n’y a pas que les chercheurs chevronnés qui soient mis à l’honneur chaque année. Depuis plusieurs décennies, des étudiants à la maîtrise et au doctorat reçoivent eux aussi des prix afin de souligner leur apport dans les projets de recherche de leurs professeurs et directeurs. Des prix qui ont été remis un peu plus tôt cet automne lors d’une cérémonie au grand salon du pavillon Alphonse-Desjardins de l’Université Laval à Québec, et qui avaient déjà récompensé une douzaine de chercheurs en herbe.